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5 mai 2008 1 05 /05 /mai /2008 17:13

Comment est née et a évolué la notion de jeunesse en Occident ? Quel rapport entretient la société française avec ses jeunes ? Qu'est-ce qui caractérise ces nouvelles générations ? Comment entre-t-on dans l'âge adulte de nos jours en France ? Entretien avec le spécialiste Olivier Galland, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).


Label France :

Vos travaux nous rappellent que la jeunesse n'a pas toujours été distinguée des autres âges - enfance et âge adulte -, et qu'elle ne l'est pas, aujourd'hui encore, dans certaines sociétés traditionnelles. Quand la jeunesse est-elle apparue comme une catégorie sociale et culturelle ?

Olivier Galland :
De même que pour l'enfance, la naissance du sentiment de l'identité juvénile résulte d'une évolution sociale et culturelle en Europe. L'invention de la jeunesse, en tant que catégorie de pensée, est liée à l'émergence de l'individu et de l'intimité familiale comme valeur, ainsi qu'à l'idée, développée par la philosophie des Lumières, que l'éducation peut permettre à la personne de sortir de sa condition sociale d'origine. Après avoir représenté essentiellement une période d'attente et d'inaccomplissement, la jeunesse devient, au XVIIIe siècle, l'âge de l'éducation et de la préparation à la condition adulte.

LF
 : Quelles ont été les grandes étapes, dans les sciences humaines, des progrès dans la compréhension de cet âge particulier ?

OG :
Les premiers qui ont essayé de produire une construction scientifique de cette période de la vie sont, bien sûr, les psychologues. En France, Pierre Mendousse a été, au début du XXe siècle, le premier psychologue de l'adolescence, à la suite des travaux de l'Américain Stanley Hall.


Granville Stanley Hall (1844 - 1924) un des fondateurs de la psyhcologie de l'adolescent

L'adolescence est conçue comme cet âge de crise et de réorganisation de la personnalité qui suit la puberté. Elle est vue comme une seconde naissance, comme un processus de maturation psychologique et sexuelle.
C'est beaucoup plus tard qu'apparaissent les approches sociologiques de la jeunesse, avec les travaux pionniers du sociologue américain Talcott Parsons, au début des années 1940. Elles coïncident avec la massification de la scolarisation qui constitue en nouveau groupe toute une classe d'âge.

Après la guerre s'ouvre une période d'analyse culturaliste, avec les études d'Edgar Morin, qui a été un peu le découvreur du fait juvénile en France, après l'explosion, dans les années 1960, de la culture "jeunes" et des mouvements étudiants. La jeunesse est alors essentiellement analysée comme une sous-culture spécifique. Ces travaux seront critiqués par Pierre Bourdieu et les tenants de son école, qui voient dans les âges des formes de désignation sociale que s'appliquent des groupes concurrents - les jeunes et les vieux - pour préserver ou assurer leur prééminence dans la société.
Envisager l'âge uniquement sous ces angles a semblé insuffisant à une nouvelle génération de sociologues, dont je fais partie, et qui aborde, avec un certain bon sens, la jeunesse comme un passage entre d'autres âges de la vie, comme une portion du cycle de vie, et plus seulement comme une sous-culture isolée du reste de la société ou comme un enjeu purement idéologique.
Les questions sociologiques qui se posent alors sont de savoir comment est découpée, à la fois réellement et dans les représentations, cette période du cycle de vie, comment elle est définie, quels sont les seuils qui la caractérisent, de quelle manière ils s'articulent entre eux et varient dans le temps, selon les générations, comment se fait l'entrée dans la vie adulte, etc. Tout un nouveau pan de recherches s'ouvre ainsi, dans les années 1985-1990, en France notamment.


LF

OG : Bien sûr, car c'est la phase où l'on sort de l'enfance - âge de la sécurité des certitudes et de l'identification aux parents -, sans être encore entré dans l'âge adulte - où l'on a construit ses propres repères et où l'on va accomplir des rôles sociaux et personnels auxquels l'on s'identifie plus ou moins. L'adolescence est donc un âge de transition particulièrement propice à une remise en question des règles et à une contestation des figures d'autorité. C'est un âge de grande fragilité.

LF :
Certaines conditions socio-économiques favorisent-elles davantage ces expressions de violence ?

OG
 : Pour expliquer la montée de la violence et sa plus grande précocité chez une partie des jeunes d'aujourd'hui, certains sociologues mettent en avant le fait que les inégalités entre les générations se sont très fortement creusées et que la jeune génération actuelle souffre d'une espèce de handicap structurel.
Personnellement, je pense que cette analyse contribue à gommer un fait plus important, à savoir l'aggravation des inégalités des chances entres les jeunes, séparés en deux groupes selon la possession ou non d'un diplôme, qui devient un facteur de plus en plus discriminant dans le devenir social des nouvelles générations.
Ceux qui ont un diplôme ont peut-être une entrée dans la vie active plus tardive et plus difficile qu'autrefois, mais ils sont assurés de s'intégrer. Par contre, la situation de ceux qui n'ont pas suivi d'études s'est fortement dégradée. Les risques de marginalisation sociale et professionnelle des jeunes non-diplômés sont aujourd'hui supérieurs en raison, notamment, de la disparition du travail non qualifié avec la restructuration industrielle qu'a connu la France au cours de ces vingt dernières années.
De plus, l'uniformisation et l'élévation des aspirations sociales et des normes de consommation font que la frustration est bien plus grande pour ces catégories de jeunes qui, à défaut de pouvoir obtenir ce qu'ils désirent par des moyens licites, sont tentés, pour certains, de recourir à des méthodes illicites.

LF
 : Au-delà de la diversité de la jeunesse, quels sont les grands points communs de la génération actuelle des 15-25 ans en France ?

OG :
Il apparaît que quels que soient leur niveau d'études et leur condition sociale, les jeunes partagent les mêmes valeurs libérales en ce qui concerne les mœurs (ce que l'on peut résumer par l'idée que chacun peut choisir librement sa manière de vivre). En revanche, la jeunesse est profondément divisée dans sa relation à la société. Et là, on observe un renversement par rapport aux années 1960, où les révoltés étaient représentés par les jeunes éduqués et les conformistes par les jeunes non-diplômés. Aujourd'hui, c'est plutôt l'inverse. Moins les jeunes sont diplômés, plus ils pensent qu'il faut changer radicalement la société.
L'autre grand point commun à cette génération, ce sont les modes de sociabilité, leur façon d'être ensemble. Ils attachent énormément d'importance, dans leur définition d'eux-mêmes, aux rapports qu'ils entretiennent avec leurs proches, et surtout avec leurs amis. Cela devient une valeur en soi.

LF :
Quand devient-on vraiment adulte, aujourd'hui, dans la société française ? En quoi les conditions d'accession à ce statut ont-elles changé ces dernières années ?

OG : L'étape majeure est devenue celle d'avoir un enfant. Les autres phases, qui marquaient auparavant le passage à l'âge adulte, sont devenues plus floues et progressives, qu'il s'agisse de l'accès au travail, avec la multiplication des formes d'activités et les aléas de l'entrée dans la vie active, ou du départ de chez ses parents. En effet, de nombreux jeunes vivent dans un autre logement mais continuent de dépendre matériellement ou affectivement de leurs parents, et de s'y rendre chaque week-end, par exemple. Certains y reviennent même à la suite d'un échec sentimental ou professionnel.

Tous ces seuils, très nets autrefois et qui n'autorisaient pas de retour en arrière, sont aujourd'hui plus incertains. Tandis qu'avoir un enfant reste un tournant décisif, puisque l'individu est alors confronté à des responsabilités irréversibles qui changent profondément son statut. Cela explique, notamment, que cet événement soit reporté de plus en plus tard (en moyenne vers vingt-huit ans). La vie en couple est, elle aussi, beaucoup plus floue, on est à la fois en couple plus tôt qu'avant, mais cela ne se traduit pas forcément par le fait de vivre sous le même toit, de se marier ou de rester ensemble pour la vie.
Ainsi, entre la fin de l'adolescence, la fin des études et le premier enfant, s'intercale une nouvelle période de plusieurs années, variable selon les parcours évidemment. Auparavant, il y avait une simultanéité de toutes les étapes introduisant le jeune au statut d'adulte, qui rendait les frontières et les définitions des âges beaucoup plus claires.

LF : Est-il donc plus difficile aujourd'hui de devenir adulte ?

OG : Je crois que oui. La tâche de socialisation, qui consiste à apprendre les rôles adultes et à leur faire correspondre des statuts effectifs, est beaucoup plus compliquée pour cette génération que pour la précédente, non seulement pour des raisons conjoncturelles liées au marché du travail, mais aussi parce que les parcours se sont complexifiés et individualisés.
La société française a connu une forte mobilité sociale ascendante ces dernières décennies, et la plupart des jeunes viennent donc de familles dont les parents n'ont pas forcément suivi d'études supérieures. Ils ne disposent pas de modèle que ces derniers auraient pu leur transmettre. Ils doivent inventer leur rôle dans la société, et non plus simplement reproduire ce que leurs parents ont fait.

Entretien réalisé par Anne Rapin

http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/france_829/label-france_5343/les-themes_5497/sciences-humaines_13695/sociologie_14465/devenir-adulte-est-plus-complique-pour-les-jeunes-aujourd-hui-entretien-avec-olivier-galland-cnrs-no-51-2003_36859.html : Comment analysez-vous l'importance du thème de la violence dans les discours actuels sur la jeunesse en France ? La peur des jeunes a-t-elle toujours existé ?

OG : Il faut éviter deux écueils à ce sujet. Celui qui serait de dire que les comportements supposés violents d'une partie des jeunes n'existent pas et qu'ils sont victimes d'une sorte de stigmatisation, et celui de nier cette dimension de peur et d'amalgame qui fait partie, depuis longtemps, de la représentation sociale de la jeunesse. On retrouve cette inquiétude des adultes face à la jeunesse, considérée comme dangereuse et devant être strictement encadrée, tout au long du XIXe siècle.
A partir du moment où la jeunesse a existé socialement, elle a toujours plus ou moins été manipulée sur le plan idéologique et politique, pour être exaltée et mobilisée, notamment à la veille de la Première Guerre mondiale ou dans le cadre des mouvements politiques de l'entre-deux-guerres.
En France, l'image de la jeunesse n'est pas très bonne traditionnellement. Elle est perçue comme une catégorie fragile et victime, ou comme une catégorie dangereuse. Soit on la protège, soit on s'en protège. En réalité, il y a toujours eu une certaine ambivalence dans les représentations de la jeunesse.

LF
 : L'adolescence n'est-elle pas, par nature, une période favorable à l'expression de certaines formes de délinquance, de déviance, de violence ou de révolte ?

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