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4 juillet 2008 5 04 /07 /juillet /2008 12:39

Boissy d'Anglas salue la tête du député Féraud à la Convention nationale, 20 mai 1795 : le programme politique de la monarchie de Juillet

Le tableau de Jean-Auguste Tellier intitulé Boissy d'Anglas salue la tête du député Féraud à la Convention nationale, 20 mai 1795  fournit un bon support iconographique pour étudier la manière dont la mémoire de la Révolution française est progressivement l'objet d'une écriture à des fins politiques. Il est permet également d'étudier le tournant de l'An III, c'est-à-dire la période où la Convention parvient à imposer sa légitimité au mouvement populaire.

Documents:

1. Boissy d'Anglas salue la tête du député Féraud à la Convention nationale, 20 mai 1795, Jean-Auguste Tellier, 1830, Musée national du Château de Versailles (Versailles).

2. Les revendications du peuple extraits de l'Insurrection du peuple pour obtenir du pain et reconquérir ses droits.
Le peuple considérant que le gouvernement le fait mourir inhumainement de faim que les promesses qu'il ne cesse de répéter sont trompeuses et mensongères
Considérant que chaque citoyen se trouve réduit à envier le sort infortuné de ceux que la famine entasse journellement dans les tombeaux;
Considérant que le peuple se rend coupable envers lui-même, envers la génération future, s'il ne se hâte d'assurer sa subsistance et de ressaisir ses droits ?
Considérant que le gouvernement est usurpateur, injuste et tyrannique, quand il fait arrêter arbitrairement, transférer de cachots en cachots, de communes, en communes, et massacrer dans les prisons ceux qui ont assez de courage et de vertu pour réclamer du pain et les droits communs;
Considérant qu'un gouvernement usurpateur et tyrannique ne fonde ses espérances criminelles et sa force que sur la faiblesse, l'ignorance et fa misère du peuple;
Considérant qu'un gouvernement aussi atroce ne peut subsister qu'autant qu'on a la faiblesse de le craindre et de lui obéir;
Considérant que la cavalerie que le gouvernement a tirée de nos armées, pour les affaiblir, n'a pas voulu prêter serment de fidélité à la tyrannie, mais au peuple qu'elle a juré de défendre;
Considérant que les républicains des départements et des armées ont les yeux fixés sur Paris, qui deviendrait devant eux responsable de tout retard;
Considérant que l'insurrection est pour tout un peuple et pour chaque portion d'un peuple opprimé le plus sacré des droits, le plus indispensable, des devoirs, un besoin de première
nécessité;
Considérant qu'il appartient à la portion du peuple la plus voisine des oppresseurs de les rappeler à- leurs devoirs en ce que par sa position elle connaît mieux la source du mal ;
Le peuple arrête ce qui suit
Art. .Ier. Aujourd'hui, sans plus tarder, les citoyens et les citoyennes de Paris se porteront en masse à la Convention nationale pour lui demander :
1° Du pain;
2° L'abolition du gouvernement révolutionnaire dont chaque faction abusa tour à tour pour ruiner, pour affamer et pour asservir le peuple;
3° Pour demander à la Convention nationale la proclamation et l'établissement, sur-le-champ, de la Constitution démocratique de l793 ;
4° La destitution du gouvernement actuel, son remplacement instantané par d'autres membres pris dans le sein de la Convention nationale, et l'arrestation de chacun des membres qui composent les comités actuels de gouvernement, comme coupables du crime de lèse-nation et de tyrannie envers le peuple ;
5° La mise en liberté, à l'instant des citoyens détenus pour avoir demandé du pain, et émis leur opinion avec franchise ;
6° La convocation des assemblées primaires au 28 prairial prochain, pour le renouvellement de toutes les autorités qui, jusqu'à cette époque, seront tenues de se comporter et d'agir constitutionnellement ;
7° La convocation de l'assemblée nationale législative, qui remplacera la Convention pour le 25 messidor prochain.
Art. II. Pour l'exécution du précédent article et des suivants, il sera conservé envers la représentation nationale, le respect dû à la majesté du peuple français. Il sera pris les mesures nécessaires pour que la malveillance ne puisse enlever, outrager, ni engager dans de fausses démarches les représentants du peuple. En conséquence, les barrières seront à l'instant fermées cet effet.
Les personnes et les propriétés sont mises sous la sauvegarde du peuple.[p.315-316]
(...)
Art. X. Le mot de ralliement du peuple est : Du pain et la constitution démocratique de 1793. [p. 318]
Cité dans P.-J.-B. Buchez et P.-C. Roux, Histoire parlementaire de la Révolution française, ou Journal des assemblées nationales depuis 1789 jusqu’en 1815, t. 26, Paulin, 1838.


Document 3. Extrait des mémoires d'un député thermidorien.
Chapitre XIII Journée du 1er prairial
On devait croire que la victoire remportée par la Convention, sur la montagne, le 12 germinal, avait entièrement abattu ce parti ; au contraire, irrité de sa défaite, il résolut de se venger. Il était encore fort du nombre de ses adhérents et de son audace ; il conspirait ouvertement. Dans les lieux publics, dans les rassemblements du peuple, on parlait hautement de la proscription des thermidoriens. Les comités de gouvernement, paralysés par leur détestable organisation, dénués de forces sur lesquelles on pût compter, n’opposaient au danger que des mesures incohérentes et illusoires. La Convention était dépopularisée ; depuis le 9 thermidor tout ce qu’on appelait sans culottes était contre elle. La disette et la cherté des subsistances qu’ils avaient supportées sur patiemment lorsque Robespierre les flattait, leur servaient de prétexte pour crier et s’armer contre un pouvoir qui ne les dédommageait plus de la rareté du pain, au moins par des caresses et de l’influence. (….) [p. 161-162]
A peine quelques membres de la Convention étaient réunis, qu’un rassemblement assiège le lieu de ses séances et force tous les postes extérieurs. Nous fermons les portes de la salle, pur donner au moins aux comités du gouvernement le temps de venir à notre secours. Le président confère le commandement à un général qui e trouvait accidentellement à la barre. On décrète, sur ma proposition, que ce général est autorisé à repousser la force par la force. La nôtre se réduisait à quelques grenadiers de notre garde, renfermé avec nous. La porte de la salle est enfoncée, nous faisons bonne contenance, chaque représentant, quoique sans armes, s’oppose à l’irruption des insurgés ; ils hésitent et sont repoussés, en en arrête quelques-uns ; mais ils se renforcent, ils reviennent à la charge ; le tumulte recommence. Le représentant Delmas est chargé de commander la force armée, on propose de lui adjoindre le général Cavaignac, Ferraud et Barras. Je m’écrie qu’il n’est pas question de délibérer, mais d’agit. La porte de la salle est à nouveau enfoncée, en vain nous nous, opposons à l’irruption des insurgés, rien ne peut les arrêter. Ferraud leur dit qu’ils ne violeront le sanctuaire des lois qu’en passant sur son corps ; ils l’étendent mort, envahissant la salle et s’emparent de tous les bancs. Le corps de Ferraud est traîné au dehors ; des cannibales coupent sa tête, et reviennent la porte en triomphe à l’assemblée. Ils la présentent au président, en le menaçant du même sort. Il l’écarte d’une main, en détournant ses  regards de ce sanglant trophée. C’était Boissy d’Anglas qui, dans cette journée horrible, immortalisa son nom par le courage et la dignité qu’il opposa aux lâches fureurs de la multitude. [p. 163-164]
Antoine-Clair Thibaudeau, Mémoires sur la Convention et le Directoire, T. 1 la Convention, Baudouin, 1824.


L'échec de la dernière émeute sans-culotte
La chute de Robespierre le 9 thermidor an II (27 juillet 1794) a brisé définitivement l'alliance tactique conclue entre la Montagne et le mouvement populaire à partir du printemps 1793. Le mouvement populaire, en partie décapité lors de l'élimination des hébertistes (mars 1794) et de plus en plus contrôlé par le Comité de salut public, n'apporte aucun soutien réel à Robespierre : « l'impossible insurrection » rend possible le 9 termidor [A. Soboul, 1981, p. 380].
Mais la réaction thermidorienne qui s'accompagne notamment du retour à la liberté des prix après la suppression de la loi du maximum général (4 nivôse an III, 24 décembre 1794) suscite rapidement le mécontentement parmi les sans-culottes et le petite peuple de Paris. Les prix flambent en raisons de mauvaises récoltes et d'un hiver très rigoureux, la disette réapparaît. Au printemps 1795, la Convention voit à nouveau surgir le spectre d'une insurrection. Cependant, le mouvement populaire a perdu son autonomie et sert de masse de manœuvre  aux différentes factions politiques qui s'affrontent.
Cependant, le mouvement populaire ne dispose plus ni des chefs ni des cadres d'action qui lui permettrait de réellement menacer la Convention. La journée du 12 germinal (1er avril 1795) est « une pâle caricature des grandes journées révolutionnaires de 1792 et de 1793 » [F. et D. Richet, p. 295]. Les sections et le petit peuple envahissent la Convention  mais les émeutiers se content de lire les pétitions qui demandent du pain et la Constitution de 1793. Les thermidoriens gardent le contrôle de la situation, grâce à l'appui de la force armée et en utilisant les modérés. Dans la foulée de sa victoire, la Convention s'épure de députés de la montagne.
La journée du 1er prairial an III (20 mai) n'aboutit pas davantage. Le 20 mai, les ouvriers affamés des faubourgs envahissent l'Assemblée, décapitent le député Féraud qui tentait de s'interposer. Ils forcent Boissy d'Anglas, président de la Convention, à saluer la tête de son collègue portée au bout d'une pique. Il entre ainsi dans la légende comme le garant de la légalité républicaine contre l'émeute et la violence. La répression est sévère : 36 députés sont condamnés à mort et guillotinés.

Analyse du tableau
Le tableau est construit sur une opposition très forte entre les députés qui restent dignes et maîtres d'eux et la foule « barbare » composée de sans-culottes armés et de femmes hystériques - les tricoteuses - qui envahissent littéralement l'ensemble du tableau. Il s'agit bien d'une véritable invasion de la Convention, d'une poussée populaire. La pique qui dessine une diagonale dont l'extrémité conduit à Boissy d'Anglas, encadré par les Déclarations des Droits de l'homme, impulse également une dynamique à la scène, matérialisant la poussée et la violence populaire.
Une foule qui est dénuée de chefs, dont l'anonymat et la confusion tranchent avec la figure de Boissy d'Anglas, et qui semble hésiter quant à l'attitude à avoir.  Aux symboles qui renvoient aux grandes journées révolutionnaires (les bonnets phrygiens, les armes, la tête décapitée, les gestes menaçants) s'opposent les hésitations qu'expriment les personnages entourant Boissy d'Anglas : pétitions en mains, ils interpellent, ils implorent, ils demandent plus qu'ils ne menacent, reconnaissant ainsi la légitimité de la Convention face à l'émeute. C'est une grande détresse que le peuple exprime. Acculé à des extrémités comme l'invasion de la Convention, il doit être remis dans le droit chemin.

La mise en forme de la république bourgeoise
Le tableau de Tellier, comme les souvenirs des mémorialistes comme Thibaudeau, contribuent à construire la légende de l'attitude héroïque de Boissy d'Anglas, véritable rempart contre la violence populaire. Par la mise en scène de la violence populaire, le tableau discrédite définitivement le système idéologique qui prévalait depuis 1792, consistant à légitimer les choix politiques imposés par les journées révolutionnaires. Désormais le recours à la violence et l'intervention populaire n'ont plus aucune légitimité et n'expriment plus la souveraineté nationale. A cet égard, il serait intéressant de comparer la représentation de la foule révolutionnaire dans le tableau de Tellier avec de Jacques Bertaux (1745-1818) dans  La Prise du palais des Tuileries, cour du Carrousel, 10 août 1792 (1793, Musée national du Château de Versailles) qui héroïse la mobilisation populaire. De même, la comparaison du tableau de Tellier avec les mémoires du député Thibaudeau est riche d'enseignements sur la représentation de la foule révolutionnaire.
La production de ce tableau s'inscrit dans une commande d'État. En septembre 1830, Guizot, président du Conseil de Louis-Philippe, lance un concours afin de sélectionner trois tableaux destinés à décorer la Chambre des députés. Trois sujets sont proposés au concours: « Louis-Philippe prêtant serment à la chambre constitutionnelle le 29 août 1830 » ; « Mirabeau répliquant au marquis de Dreux-Brézé le 23 juin 1789 » et « Boissy d'Anglas saluant la tête de Féraud le 1er prairial an III ». A travers ces trois sujets, il s'agissait d'inscrire le nouveau régime dans la tradition révolutionnaire, mais une révolution constitutionnelle. La journée du 1er prairial marquait la résistance de l'assemblée face à toute dérive extrémiste, jacobine et ouvrière. La révolution est ainsi commémorée en tant qu'elle inaugure le régime parlementaire - qu'ils soit monarchique ou républicain -, c'est-à-dire d'un régime dans lequel seul l'assemblée déteint la légitimité du pouvoir souverain.
Cependant le tableau de Tellier fut éliminé par le jury en raison de son caractère sanglant et et trop indulgent envers le peuple. Le gouvernement renonça à accrocher sur les murs de la Chambre un tableau qui aurait pu rappelait les souvenirs sanglants de la révolution.


Documents compémentaires
Boissy d'Anglas François Antoine (1756-1826) Avocat au parlement de Paris Boissy d'Anglas est élu aux États généraux par le Tiers Etat puis à la Convention. Il siège dans les rangs de la Plaine. Il vote pour le bannissement du roi et pour un appel au peuple. Après la chute de Robespierre il entre au nouveau Comité de Salut Public. Il est l'un des principaux auteurs de la Constitution de l'an III. Il est membre des Cinq-Cents et après le 18 fructidor il est pourchassé comme royaliste. Amnistié par Bonaparte, il préside le Tribunat puis entre au Sénat. Il est fait Comte d'Empire par Napoléon  puis pair de France par Louis XVIII.
Antoine Claire Thibaudeau (1765-1854).  Avocat, il est membre de l'Assemblée constituante de la Convention nationale où il siège parmi les Montagnards.  Après le 9 thermidor, il devient président de la Convention du 6 au 24 mars 1795. Membre du Comité de Salut Public, il contribue à la mise en place de la Constitution de l'an III.
Il est ensuite élu au Conseil des Cinq-Cents. Après le 18 brumaire, il entre au Conseil d'État et participe à l'élaboration du Code civil français. Sous la Restauration, il doit quitter la France. En 1823, il rentre en France. A sa mort, en 1854, il est le dernier survivant des Conventionnels.



Sources:
- Antoine-Clair Thibaudeau, Mémoires sur la Convention et le Directoire, T. 1 la Convention, Baudouin, 1824.
- P.-J.-B. Buchez et P.-C. Roux, Histoire parlementaire de la Révolution française, ou Journal des assemblées nationales depuis 1789 jusqu’en 1815, t. 26, Paulin, 1838.

Bibliographie:
- François Furet et Denie Richet, La Révolution française, Hachette, Pluriel, 1973.
- Jean-Claude Martin, Violence et Révolution. Essaissur la naissance d'un mythe nationale, Seuil, L'Univers historique, 2006, 260-263.
- Albert Soboul, La Révolution française, Galimmard, Tel, 1981.
- "
Boissy d'Anglas" par Jérémie Benoît sur le site L'Histoire par l'image.

 

 

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