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7 octobre 2008 2 07 /10 /octobre /2008 13:01

Une analyse marxiste des crises économiques au XIXè siècle par Friedrich Engels (1845)

D'où vient cette contradiction ? De la nature même de l'industrie et de la concurrence ainsi que des crises économiques qui en résultent. Étant donnée l'anarchie de la production actuelle et de la répartition des biens de consommation, qui n'ont pas pour fin la satisfaction immédiate des besoins mais au contraire le profit, étant donné le système où chacun travaille et s'enrichit sans se soucier d'autrui, il est inévitable qu'à tout instant un engorgement se produise. L'Angleterre, par exemple, approvisionne une foule de pays en marchandises de toutes sortes. Même si l'industriel sait quelle quantité d'articles de chaque sorte chaque pays consomme par an, il ignore l'importance des stocks qui s'y trouvent et bien plus encore, quelle quantité d'articles ses concurrents y expédient. Tout ce qu'il peut faire, c'est de déduire très approximativement l'état des stocks et des besoins, des prix qui varient sans cesse ; il doit donc nécessairement envoyer ses marchandises au petit bonheur. Tout s'opère à l'aveu­glette, dans l'incertitude la plus grande, et toujours plus ou moins sous le signe du hasard. A la moindre nouvelle favorable, chacun expédie tout ce qu'il peut - et bientôt un marche de ce genre connaît un trop-plein de marchandise, la vente est stoppée, les capitaux  ne rentrent pas, les prix baissent, et l'industrie anglaise n'a plus de travail pour ses ouvriers. Aux débuts de l'essor industriel, ces engorgements se limitaient à quelques secteurs industriels et à quelques marchés ; mais par l'effet centralisateur de la concurrence qui pousse les travailleurs d'un certain secteur, en chômage, vers les secteurs où le travail est le plus facile à apprendre, et qui déverse sur les autres marchés les marchandises qu'il n'est plus possible d'écouler sur un marché déterminé, rapprochant ainsi peu à peu les différentes petites crises, celles-ci se sont insensiblement fondues en une seule série de crises survenant périodiquement. Une crise de ce genre survient ordinairement tous les cinq ans, à la suite d'une brève période de prospérité et de bien-être général ; le marché intérieur ainsi que tous les marchés extérieurs, débordent de produits anglais, qu'ils ne peuvent consommer que très lentement ; le développement industriel est stoppé dans pres­que tous les secteurs ; les petits industriels et commerçants, qui ne peuvent survivre au retard prolongé de leurs rentrées de capitaux font faillite ; les plus importants cessent de faire des affaires tant que dure la mauvaise période, arrêtent leurs machines, ou bien ne font travailler qu' « à temps court», c'est-à-dire environ une demi-journée par jour ; le salaire baisse par suite de la concurrence entre chômeurs, la réduction du temps de travail et le man­que de ventes lucratives ; c'est la misère générale parmi les travailleurs ; les petites écono­mies éventuelles des particuliers sont rapidement dévorées, les établissements de bienfai­sance sont submergés, l'impôt pour les pauvres est doublé, triplé et reste cependant insuffi­sant, le nom­bre des affamés s'accroît et subitement toute la masse de la population « excéden­taire » apparaît sous forme de statistiques effrayantes. Cela dure un certain temps ; les « excéden­taires » s'en tirent tant bien que mal ou ne s'en tirent pas du tout ; la charité et la loi sur les pauvres en aident un grand nombre à végéter péniblement; d'autres trouvent çà et là, dans les branches moins directement soumises à la concurrence, et ayant un rapport plus lointain avec l'industrie, le moyen de subsister précairement - et qu'il faut peu de chose à l'homme pour subsister un certain temps ! Peu à peu, la situation s'améliore ; les stocks accumulés sont consommés; l'abattement général qui règne chez les industriels et les commerçants empêche que les vides soient trop vite comblés; jusqu'à ce qu'enfin, la hausse des prix et les nouvelles favorables venant de tous côtés rétablissent l'activité.

 

Les marchés sont la plupart du temps éloignés ; avant que les premières importations n'y parviennent, la demande ne cesse de croître et les prix avec elle ; on s'arrache les premières marchandises arrivées, les premières ventes animent encore davantage les transactions, les arrivages attendus promettent des prix encore plus élevés; dans l'attente d'une augmentation ultérieure, on commence à procéder à des achats spéculatifs et à soustraire aussi à la consom­mation, les denrées qui lui sont destinées au moment même où elles sont le plus nécessaires - la spéculation fait monter les prix encore plus, en encourageant d'autres personnes à acheter, et en anticipant sur de futures importations - toutes ces nouvelles sont transmises en Angleterre, les industriels recommencent à travailler allégrement, on construit de nouvelles usines, tous les moyens sont mis en œuvre pour exploiter le moment favorable ; ici aussi la spéculation fait son apparition, avec le même effet que sur les marchés extérieurs, faisant monter les prix, soustrayant les denrées à la consommation, poussant ainsi la production industrielle à une tension extrême - puis surviennent les spéculateurs « non solvables » qui travaillent avec des capitaux fictifs, vivent du crédit, perdus s'ils ne peuvent pas vendre sur le champ - ils se ruent dans cette course géné­­rale et désordonnée, dans cette chasse au bénéfice, augmentant la confusion et la précipitation par leur propre ardeur effrénée, qui fait monter les prix et la production jusqu'au délire - c'est une équipée folle qui entraîne dans sa ronde les hommes les plus calmes et les plus expérimentés; on forge, on file, on tisse comme s'il fallait équiper de neuf l'humanité tout entière, comme si l'on avait découvert dans la lune quelques milliards de nouveaux consommateurs. Tout à coup, les spéculateurs « non solvables » d'outre-mer, à qui il faut absolument de l'argent, commencent à vendre - à un prix inférieur à celui du marché, cela va sans dire, car l'affaire presse -les ventes se multiplient, les prix chancellent, effrayés, les spéculateurs jettent leurs marchandises sur le marché, le marché est perturbé, le crédit ébran­lé, une firme après l'autre suspend ses paiements, les faillites se succèdent, et l'on découvre qu'il y a en route et sur le marché, trois fois plus de marchandises que la consommation n'en exigerait. Ces nouvelles parviennent en Angleterre, où dans l'intervalle on continue de fabriquer à plein rendement, et là aussi, la panique s'empare des esprits, les faillites d'outre-mer en entraînent d'autres en Angleterre, l'arrêt des ventes ruine en outre un grand nombre de firmes; là aussi la peur fait jeter immédiatement sur le marché tous les stocks, ce qui exagère encore la panique. C'est le début de la crise, qui reprend exactement le même cours que la précédente et est suivie plus tard d'une période de prospérité. Et ainsi de suite prospérité, crise, prospérité, crise, ce cycle éternel dans lequel se meut l'industrie anglaise s'accomplit ordinairement, nous l'avons dit, en cinq ou six ans.

 

Friedrich Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre. D'après les observations de l'auteur et des sources authentiques (1845), Éditions sociales, 1960, 413 pages. Traduction et notes par Gilbert Badia et Jean Frédéric, Avant-propos de E. J. Hobsbawm

 

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