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29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 19:40

Par Armelle Vincent

Créé 03/27/2009 - 12:51


(Du Nouveau-Mexique) Lorsque j'ai vu cette portion de la « clôture » délimitant la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique [1], j'en suis restée comme deux ronds de flan ! « C'est ça votre fameux mur ? », ai-je demandé, interloquée, à Gary Leyva, un agent des stups basé à Deming, une bourgade perdue du Nouveau-Mexique [2].

La veille, alors que je me trouvais dans le bureau de son chef, Ray Cobos, le shérif du comté de Luna, Gary m'avait proposé de m'emmener le long de la frontière, à une cinquantaine de kilomètres de là : 

« Peut-être que nous aurons de la chance et que nous coincerons des passeurs de drogue, m'avait-il déclaré. Nous en arrêtons presque tous les jours. »

Le lendemain, Gary est passé me prendre chez Martha Skinner, la propriétaire du Bed & Breakfast de Columbus (2 000 habitants), dernier poste américain avant Palomas, le village mexicain jumeau où quarante personnes ont été descendues en six mois pour cause de guerre entre cartels.

Malheureusement, Gary conduisait ce jour-là une voiture de police. En plus, il avait enfilé un polo noir brodé de l'étoile dorée des plus anciens justiciers de l'Amérique.

« D'habitude, je suis plus discret. J'ai un véhicule banalisé, vu que je travaille "undercover". Mais puisque vous êtes avec moi, je ne veux pas prendre de risques. »


De hauts rideaux d'acier et de simples barrières

Après quelques kilomètres sur la nationale, totalement déserte, reliant Columbus à El Paso (Texas), nous avons emprunté une piste aménagée au milieu des cactus pour rejoindre la ligne de démarcation et les Border Patrol [3], seuls autorisés à l'emprunter.

« Il y a encore quelques mois, cette piste n'existait pas, commente Gary. Maintenant, nous pouvons longer la frontière, du moins dans ce comté. Ça a facilité les patrouilles. Et à des intervalles de quelques centaines de mètres, vous verrez aussi des caméras. »

Au poste frontière de Columbus-Palomas, comme d'ailleurs à tous les postes où transitent les voyageurs motorisés, de hauts rideaux d'acier donnent l'impression qu'il est impossible de passer illégalement aux Etats-Unis (on entre par contre au Mexique comme dans un moulin).

Mais il suffit de faire quelques kilomètres vers l'est ou l'ouest dans cette région aride et inhospitalière pour se trouver nez-à-nez avec des barrières pas plus hautes qu'un enfant de six ans. Je dis « des » barrières parce qu'il y en a plusieurs sortes.

Sur certaines portions, elles consistent en une barre de fer usée qui s'élève à 50 centimètres du sol. A la hauteur du village mexicain Los Chepas, aujourd'hui complètement déserté, on peut avoir un pied sur le sol mexicain et l'autre sur le sol américain.

« A une époque, raconte Gary, Los Chepas fut l'un des points de ralliement des candidats au passage illégal. Ils arrivaient ici par centaines de tout le Mexique et de l'Amérique centrale avant de franchir la frontière. Le village avait même été construit pour ça. Mais les narcotrafiquants ont mis fin au phénomène. Il attirait trop l'attention des Border Patrol. Ça les empêchait de passer la drogue. »

Sur d'autres portions, la barrière (surnommé « the Normandy Barrier ») consiste en des barres carrées croisées hautes d'un mètre cinquante environ.

Bref, en les découvrant, je me suis dit que j'étais bien mal informée. Depuis le temps qu'on nous parle du renforcement de cette clôture/barrière/mur (« fence/barrier/wall', en anglais ;  personne n'arrive à se mettre d'accord sur le mot juste), j'avais imaginé une fortification imprenable, un truc hyper sophistiqué impossible à franchir. Pas un obstacle que n'importe qui peut enjamber sans difficulté. "Oui, mais avant, il n'y avait rien", remarque Gary.

Les narcos et passeurs ont trouvé la parade

Bien-sûr, il y a des caméras, des senseurs et des patrouilles. Mais ça n'empêche pas les éclaireurs des cartels mexicains de passer, parfois armés de kalashnikovs, du côté des Etats-Unis et de gravir des collines d'où ils peuvent surveiller le va-et-vient des Border Patrol et prévenir les passeurs lorsque la voie est libre.

Je ne l'invente pas :  c'est Gary qui le raconte. Du coup, je scrute les hauteurs. Le paysage est vaste et solitaire. Les monts sont ronds, jaunes et massifs. Il est impossible d'apercevoir qui que ce soit. Pourtant, Gary est persuadé que nous sommes observés.

Les narcos continuent donc malgré tout de faire passer des tonnes de marijuana et de cocaïne vers le nord. C'est plus difficile mais ces gens-là sont pleins de ressources et d'ingéniosité. Ils savent s'adapter aux circonstances quelles qu'elles soient. Le long de la frontière, du côté mexicain, se trouvent des ranchos/entrepôts où est stockée la drogue avant le passage.

« Ils ont trouvé la parade à la nouvelle barrière, explique Gary. Ils utilisent maintenant des pick-ups surélevés transportant des voitures remplies de drogue. Lorsqu'ils arrivent devant la barrière, ils installent une passerelle. La deuxième voiture est ainsi déchargée aux Etats-Unis. Si elle est repérée par les Border Patrol et poursuivie, le conducteur fait demi-tour à tombeau ouvert. Souvent, il nous échappe mais maintenant, on garde au moins la cargaison. Avant la barrière, le tout repassait au Mexique. »

Je ne peux quand même pas m'empêcher de me demander si ce nouvel obstacle est bien sérieux, si les Etats-Unis ne pourraient pas mieux faire s'ils voulaient vraiment stopper la contrebande et l'immigration clandestine. [4]C'est vrai que le flot des sans-papiers a diminué depuis l'érection du mur (d'après le Pew Hispanic Center [5], leur nombre a chuté de 500 000 entre 2007 et 2008). Mais la crise économique et la perte massive d'emplois généralement occupés par les travailleurs illégaux en ont découragé plus d'un de dépenser les milliers de dollars exigés par les passeurs.

Pour certains résidents de Columbus, comme l'auteur Robert Odom [6], qui, il y a un mois, a été menacé de mort par ce qui semble être un membre des Zetas [7] (le bras armé du cartel du Golfe) la barrière est "une ligne imaginaire, une bonne opération de relation publique, ni plus ni moins".

Photo :  A la frontière entre Columbus et Palomas, Gary Leyva agent des stups au Nouveau-Mexique, A Los Chepas, Robert Odom (Armelle Vincent).

Les narcos mexicains posent leurs valises à Los Angeles [8]

Lutte antidrogues: le Mexique sous perfusion des Etats-Unis [9]

Tous les articles du blog California Dreamin' [10]

La frontière entre les États-Unis et le Mexique sur Wikipédia [11]

Le mur de la honte, sur RFI [12]

Le site de Robert Odom, en anglais [13]


URL source: http://www.rue89.com/california-dreamin/2009/03/27/frontiere-etats-unis-mexique-une-forteresse-pas-imprenable


URL source: http://www.rue89.com/california-dreamin/2009/03/27/frontiere-etats-unis-mexique-une-forteresse-pas-imprenable

Liens:
[1] http://fr.wikipedia.org/wiki/Frontière_États-Unis-Mexique
[2] http://fr.wikipedia.org/wiki/Nouveau-Mexique
[3] http://en.wikipedia.org/wiki/United_States_Border_Patrol
[4] http://www.robertodom.com/
[5] http://pewhispanic.org/
[6] http://www.robertodom.com/
[7] http://www.cf2r.org/fr/notes-actualite/mexique-la-guerre-des-cartels-fait-rage.php
[8] http://www.rue89.com/california-dreamin/2009/01/17/les-narcos-mexicains-posent-leurs-valises-a-los-angeles
[9] http://www.rue89.com/2007/10/25/lutte-antidrogues-le-mexique-sous-perfusion-des-etats-unis
[10] http://www.rue89.com/california-dreamin
[11] http://fr.wikipedia.org/wiki/Frontière_États-Unis-Mexique
[12] http://www.rfi.fr/actufr/articles/082/article_46544.asp
[13] http://www.robertodom.com/


 

Voir le reportage sur le site leMonde.fr

La crise aux Etats-Unis décourage les clandestins à la frontière mexicaine
LEMONDE.FR | 07.04.09

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