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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 00:02

Economiste au Centre d'études prospectives et d'informations internationales (Cepii) et enseignante d'économie japonaise à l'université Paris-Dauphine (Inalco), Evelyne Dourille-Feer détaille les enjeux de la reconstruction dans la région de Sendai et l'impact qu'aura la catastrophe du 11 mars sur le modèle économique japonais.

Quels sont les secteurs directement touchés par la catastrophe ?

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Vue générale de la ville de Kesen-Numa, dans la préfecture de Miyagi, le 20 mars.AFP/NICOLAS ASFOURI

Bien que la région de Sendai ne représente que 7 à 8 % du PIB japonais, énormément de biens intermédiaires y sont produits. On y compte de nombreuses usines aciéristes et sidérurgiques, dont la production est très spécialisée sur le haut de gamme : tôles pour carrosseries, fil d'acier pour les pneumatiques, etc. Au niveau des raffineries, il y a des pénuries d'essence mais aussi de kérosène. Or, une partie de la production japonaise de kérosène est exportée vers l'Asie, donc il y aura des répercussions sur les compagnies aériennes asiatiques.

Il y aura aussi un impact sur la production de ferro-nickel-zinc, que la région produisait en quantité, avec des conséquences sur l'industrie chimique. Enfin, on trouve à Sendai de nombreuses usines de pièces détachées automobiles, de semi-conducteurs et de matériaux de composants électroniques, galettes de silicium ou substrats pour des disques durs d'ordinateurs.

Au niveau japonais, l'impact est immédiat car le modèle industriel de l'archipel repose sur le flux tendu. Au niveau mondial, l'impact se fera sentir d'ici un mois, car il y a encore des stocks. Mais ces composants japonais sont tellement spécifiques que les transferts technologiques ne se feront pas de sitôt.

Ces événements montrent les limites du mode de production à "flux tendu" hérité du toyotisme. Assiste-t-on, au niveau politique et industriel, à une remise en cause de ce modèle ?

Pour l'instant, les entreprises parent au plus pressé : comment avoir le moins de pertes possible ? Comment continuer à s'approvisionner ? Les Japonais font face à tous les problèmes en même temps : problèmes électriques, avec des coupures de courant quotidiennes, problèmes logistiques, après la destruction d'une partie des infrastructures routières, inconnue nucléaire... Beaucoup d'industriels ont souligné que l'urgence est d'aider les sinistrés ; la réflexion industrielle viendra plus tard, lors de la reconstruction.

Mais certainement, le modèle à flux tendu – qui avait déjà été assoupli ces dernières décennies car peu adapté au partage des tâches mondiales –, va être revu. Il va y avoir aussi un rapprochement entre les unités de production de composants et les usines d'assemblage. Donc l'appareil industriel va sûrement être redessiné et il va falloir penser à relocaliser certaines industries.

Peut-on s'attendre donc à une recomposition géographique de l'économie japonaise ?

En partie, oui. Pour la phase de reconstruction dans le nord-est de Honshu, il y a de vraies interrogations. Que va-t-on reconstruire ? Comment ? On ne va pas refaire les usines détruites à l'identique, alors il faudra déterminer les secteurs économiques les plus judicieux à développer dans cette région. Après, il reste l'inconnue de la contamination nucléaire, et on ne sait pas encore s'il faudra évacuer toute une région.

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Un bateau de pêche retrouvé sur terre ferme, au milieu des ruines de la ville d'Ofunato, dans la préfecture d'Iwate, dimanche 26 mars.AP/Vincent Yu

Une réflexion va aussi s'engager sur les industries de substitution, notamment pour l'agriculture et la pêche. La région de Sendai représente à peu près 2 % de l'élevage de bétail japonais. Sur le plan national, c'est peu, mais sur le plan local, c'est une source d'emplois et de revenus importantes. Même si l'on écarte la menace nucléaire, de nombreux terrains et rizières ont été stérilisés par le tsunami : comment les réhabiliter ? Faut-il conserver une activité agricole ? Il faudra peut-être se tourner vers une agriculture à haute valeur ajoutée, comme par exemple la production de conserveries.

La catastrophe japonaise a aussi des répercussions mondiales. Des usines Renault ou Nokia en Europe ont dû interrompre en partie leur production, dans l'attente de composants japonais. L'ultra spécialisation du partage des tâches mondial est-elle tenable ?

Le problème est d'avoir le niveau technologique : la Corée du Sud ou Taïwan ont des compétences technologiques et pourront récupérer une partie des parts de marché japonaises. Mais ils n'ont pas les mêmes spécificités que le Japon, qui s'est spécialisé, au niveau de l'industrie automobile par exemple, sur les modèles hybrides. Et puis il y a un problème de sauvegarde de la propriété intellectuelle pour la relocalisation de composants très sensibles.

Pour les composants produits dans la région de Sendai, qui peuvent être classés dans le moyen-haut de gamme, on peut imaginer que les entreprises japonaises relocaliseront plus près des chaînes d'assemblage et des circuits finaux, aux Etats-Unis, en Europe ou dans d'autres pays asiatiques. Mais tant que le niveau technologique ne sera pas atteint, il y aura encore une grande dépendance mondiale au Japon et à cette hypersegmentation de la production.

On a vu ces dernières semaines un élan national de solidarité envers les sinistrés, les grandes métropoles réduisant par exemple leur consommation électrique pour laisser la priorité aux régions dévastées. Peut-on imaginer à terme des changements de comportement vers moins de consumérisme ?

C'est une hypothèse plausible. Cette catastrophe va faire réfléchir la population japonaise sur le gaspillage énergétique et sur le consumérisme. On a vu des reportages à la télévision parlant de pénurie dans les magasins, les caméras zoomant sur des rayons vides. Mais j'ai des amis à Tokyo qui m'ont expliqué : "On a un peu moins de choix dans les magasins, mais on s'aperçoit qu'on vit très bien avec moins de choix."

On voit des valeurs qui se redéveloppent comme la générosité : il y a un afflux de jeunes bénévoles qui veulent aller dans les régions sinistrées, alors qu'il y a peu, on parlait d'un fossé de générations et de l'égoïsme des jeunes.

Par ailleurs, la population japonaise diminue, depuis 1998 pour la population active et depuis 2005 pour la population totale. Le Japon ne peut plus être dans une optique de croissance effrénée. Comment faire quand on a des excédents de capacité productive avec un nombre de consommateurs décroissant ? Une possibilité c'est d'exporter beaucoup, mais c'est une stratégie risquée : après la crise de 2008-2009, le PIB japonais a reculé de 6 % ; c'est le pays qui a le plus reculé au niveau du choc sur les exportations. Donc il faut repenser l'économie autrement, avec un rythme de croisière plus faible. Mais même avec un taux de croissance très bas, la richesse par tête augmente quand on a une population qui diminue.

Le Japon va aussi devoir repenser son urbanisme car il va gérer des villes où la population diminue, ce qui est déjà une approche qu'on peut qualifier de décroissante. Les régions sinistrées vont être à l'avant-garde de cette réflexion sur un nouveau tissu urbain, qui prenne davantage en compte les besoins des personnes âgées. Au Japon, la réflexion sur un nouveau modèle, fondé sur moins de croissance et moins de consommation, est déjà entamée. Et la catastrophe du 11 mars va accélérer ce mouvement.

Propos recueillis par Mathilde Gérard

 

 

LEMONDE.FR | 31.03.11 | 15h58  •  Mis à jour le 31.03.11 | 16h39

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