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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 18:51
affiche_dememoiresdouvriers_mini.jpg« De mémoires d’ouvriers »

jeudi 16 février 2012, par Thierry Brun

 

Le réalisateur Gilles Perret, auteur de « Ma Mondialisation » (2006) et de « Walter, retour en résistance » (2009), renoue avec la mémoire ouvrière dans un documentaire singulier sur les mutations industrielles en Savoie.

Le réalisateur Gilles Perret questionne un quidam : « Vous savez dans quel bâtiment on est, ici ? » Nous sommes dans le centre de Cluses (Haute-Savoie). Face à la caméra, le passant avoue son ignorance. Pourtant, une histoire tragique a marqué les lieux. « C’était une usine. Et en 1904, lors d’une grève, des patrons ont tiré sur des ouvriers », poursuit Gilles Perret. Une fusillade eut lieu sur la place, là ou marchent les passants, devant les usines Crettiez, fleuron de l’industrie horlogère, peuplées d’ouvriers paysans qui fabriquaient à la chaîne, dans de dures conditions, des pièces pour les montres.

Les fils Crettiez ont tiré d’une fenêtre de ce bâtiment sur les manifestants et grévistes. Une sorte de règlement de compte contre cette classe dangereuse qui a envoyé pour la première fois une liste dite « des ouvriers » aux élections municipales du 1er mai 1904, et qui a failli l’emporter contre les notables… Battus au second tour, les employés syndiqués ont chèrement payé l’affront fait aux Crettiez : cinq ont été renvoyés. C’est une humiliation de trop, qui a déclenché une grève dure, puis les manifestations, puis les morts. Trois personnes ont payé de leur vie, une quarantaine ont été blessées, l’usine a brûlé. Trente ans plus tard, le drame est romancé par Aragon, dans Les Cloches de Bâle.

Ce fait poignant est l’occasion pour Gilles Perret de sonder la mémoire collective et populaire, puis de construire une narration autour de l’histoire ouvrière locale. Le réalisateur fait appel aux souvenirs de ces ouvriers aux origines diverses et étaye cette histoire méconnue avec des extraits d’archives de la cinémathèque des pays de Savoie et de l’Ain. L’ensemble devient universel et redonne vie à ce qui reste du monde ouvrier. « Que l’histoire des horlogers savoyards ne soit pas très connue n’est pas étonnant, témoigne l’historien Michel Etiévent. Au-delà de la mémoire paysanne, de la mémoire touristique qui est souvent mise en avant avec les stations de sports d’hiver pour présenter la Savoie, ce qu’on oublie de signaler c’est l’importance de cette mémoire ouvrière, de ces gens qui au fil des derniers siècles ont bâti le pays, ouvert des routes, construit des barrages, bâti des usines pour faire ce que la Savoie est aujourd’hui et qu’on oublie très souvent au profit d’une image plus touristique de station de sport d’hiver ou de produits autour du terroir ».

« je travaille dans une usine qui a changé plusieurs fois de main »

Un siècle de classe ouvrière défile sous nos yeux, sans chronologie ni longs discours militants, mais avec une émotion à fleur de peau. « Il fallait alterner archives et témoignages afin de construire une histoire cohérente et rythmée du monde ouvrier », explique Gilles Perret. Les anciens, tel Marcel Eynard, ouvrier maçon sur le chantier du barrage de Roselend, construit à la fin des années 1950, se souviennent, assis à la table du salon ou dans leur jardin, de cette épopée industrielle, que certains ont payé de leur vie.

Lui-même né dans une cité ouvrière en Savoie, Michel Etiévent fait un détour historique pour raconter la vie d’un autre savoyard, Ambroise Croizat, apprenti métallo. Un communiste qui deviendra ministre du gouvernement de De Gaulle et sera l’un des bâtisseurs de la Sécurité sociale, un modèle encore au cœur du mouvement ouvrier d’aujourd’hui. L’ouvrier paysan Roger Loyet a remis son bleu de travail pour aller à Ugine, dans cette usine de production d’acier où il a travaillé pendant plus de trente ans, avec ses « valeurs ouvrières » : « L’homme se mariait plus ou moins avec l’acier, la chaleur, le feu, l’eau et le bruit… », raconte-t-il. Les images des années 1960 se succèdent, violentes, fumantes, bruyantes.

Puis il y a le présent. Les ouvriers de Rio Tinto Alcan, géant minier anglo-australien qui détient l’usine d’aluminium de Saint-Jean-de-Maurienne, aujourd’hui menacée de fermeture. Le berceau de cette industrie est aujourd’hui en péril et le syndicaliste Henri Morandini, ouvrier d’usine depuis 1974, raconte cette guerre économique mondialisée qui morcelle la classe ouvrière. « Je travaille dans une usine qui a changé plusieurs fois de main. Aujourd’hui, on est Rio Tinto. J’ai du mal à suivre… Cela s’est fait à coup de milliards à la Bourse et on est une ligne sur bilan comptable, point barre… »

Raconter la grande histoire sociale

L’industrie laisse petit à petit la place aux touristes aisés, montre le prêtre ouvrier Bernard Anxionnaz, en marchant près d’un chantier : « Là, on a des hôtels de luxe, des chalets très huppés, décrit l’ancien maçon, la voix cassée. Ça doit valoir des fortunes… On met l’intelligence humaine, l’effort de l’être humain au service d’une petite catégorie de gens dans ce monde. Et là, on est train de faire fausse route ». L’ancien maçon regarde la construction des chalets, un gros chantier qui mobilise plus de 200 ouvriers.

Il n’y a rien de nostalgique dans cette narration maîtrisée : les hommes, car il y a peu de femmes, rencontrés par Gilles Perret sont dignes et lucides sur les rapports de force plus ou moins favorables à la classe ouvrière. Ils racontent avec leurs mots la grande histoire sociale. Les images d’archives les replacent dans leur contexte, parfois idéalisé par les actualités de l’époque, souvent très propagandistes, comme ces édifiants extraits de films institutionnels d’entreprise des années 1980. « Il faut être compétitif, être le meilleur partout, pas le second, mais le premier… Chacun d’entre nous est concerné. Chacun doit remplir sa mission avec le désir de progresser et de vaincre », matraque l’un d’entre eux.

Non, les ouvriers n’ont pas disparu, clame le film de Gilles Perret, qui rappelle qu’ils sont encore 6 millions, ces invisibles. Le monde ouvrier est le grand oublié de l’espace médiatique, qui a laissé la place aux communicants, aux managers, et aux rapports sociaux devenus de plus en plus violents. « Pour que cela bouge, il faut que les gens soient éduqués quant à cette histoire sociale », dit le réalisateur. Ce film offre en tout cas une belle leçon d’éducation populaire.

 

 


 

 


 

Débat à l’issue de l’avant-première du film à Paris, en présence de responsables des partis de gauche :

 



Avant-première "politique" de "De mémoires... par leimal74

 

Nota Bene :

De mémoires d’ouvriers, l’autre France d’en haut, Gilles Perret, dans les salles à partir du 29 février. En partenariat avec Politis.

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