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2 janvier 2011 7 02 /01 /janvier /2011 14:04

11nov1940.jpg1940: une hostilité inorganisée à l'occupant

 29 Décembre 2010

Nicolas Chevassus-au-Louis

Depuis La France de Vichy de Robert Paxton paru en 1973, on s'était habitué à considérer l'opinion publique de l'automne 1940 comme inerte, assommée par la défaite, «s'accommodant» de la présence de l'occupant, selon le terme de Philippe Burrin dans La France à l'heure allemande (Le Seuil, 1995). Cette vision des années noires insistant sur le régime de Vichy et minimisant le rôle de l'occupant est de plus en plus critiquée par les historiens. Plusieurs travaux récents insistent au contraire sur l'importance de l'hostilité aux Allemands dès les premiers mois de l'Occupation, terreau dans lequel s'enracinèrent les actions des pionniers de la Résistance.

«Nous voulions faire quelque chose». L'expression est omniprésente dans leurs écrits comme dans leurs témoignages. Mais que faire, quand on est sans armes face à Hitler? D'une imagerie de la Résistance faite de maquisards, de trains déraillés et de tractions avant peintes d'une croix de Lorraine, omniprésente des séries télévisées aux manuels scolaires, il faut se détacher pour comprendre ce que furent les actions des pionniers de la Résistance.

Israël Leizer Karp, Etienne Chavanne, Paul Frizot... Le premier pour s'être précipité armé d'un simple bâton contre une parade militaire allemande à Bordeaux, les deux autres pour avoir sectionné des câbles de transmission utilisés par l'armée allemande, ils sont, durant l'été 1940, les premiers fusillés de l'Occupation. D'autres suivront, durant l'automne, toujours pour des faits de sabotage. L'importance de ces actes spontanés, instinctifs, de cette «résistance a-organisationnelle» comme l'appelle l'historienne Jacqueline Sainclivier, est depuis quelques années revue à la hausse par les historiens. Dans Hôtel Majestic, Ordre et sécurité en France occupée (1940-1944), publié au mois d'août 2010 chez Tallandier, l'historienne Gaël Eismann recense pas moins de 36 sabotages de câbles militaires dans la seule région militaire de Saint-Germain en Laye (Ile-de-France hors Paris, Normandie et Centre) entre le 25 novembre 1940 et le 17 janvier 1941.

Ces actes, jugés sporadiques par l'occupant, ne mettent pas en péril la sécurité de ses troupes. Ils sont cependant impitoyablement réprimés: 162 peines de mort prononcées – dont 42 exécutées – par les tribunaux militaires allemands contre des civils français entre juin 1940 et la fin juillet 1941, date du début de la lutte armée des communistes. «Dès le mois d'août 1940, et bien que la situation reste d'abord contrastée au plan régional, le commandement militaire allemand enregistre une dégradation sensible dans l'opinion publique, observation qui dès la fin de l'année s'étendra à l'ensemble du territoire. L'impression prévaut que, passé le choc de la défaite, un sentiment anti-allemand associé à un mouvement de mécontentement à l'encontre du gouvernement français tend à se développer en zone occupée», relève Gaël Eismann.

Ce rejet initial de l'occupant s'exprime de multiples manières. Les actualités allemandes sont si souvent sifflées dans les cinémas que les autorités d'occupation imposent que la lumière soit maintenue durant leur projection de manière à pouvoir identifier les factieux. Les V – pour «victoire» – se multiplient sur les murs, à tel point que la préfecture de police de Paris met en place une brigade spéciale pour les effacer. Les autorités d'occupation, inquiètes, s'efforcent d'en détourner le sens en faisant apposer une banderole frappée d'un gigantesque Victoria en lettres gothiques sur la tour Eiffel et le palais Bourbon.

Toujours à Paris, une manifestation estudiantine rassemble quelques 6000 personnes le 11 novembre 1940, pour la commémoration de la victoire de 1918.

Longtemps mythifiée, cette initiative spontanée est aujourd'hui mieux connue grâce aux travaux de l'historienne Danielle Tartakowski qui a pu en établir le bilan : pas moins de 1099 arrestations par la police française, secondée de renforts allemands. Et l'année se termine par l'enterrement le 30 décembre d'aviateurs anglais tombés à Lanester, dans le Morbihan, suivi par le quart de la population de cette petite commune ouvrière.

Encourager l'hostilité latente

 

Exhumés ces dernières années des archives allemandes comme de celles de la police française, ces faits illustrent la réalité de l'hostilité initiale, longtemps minorée, à l'occupant en zone nord, d'autant plus forte que sa présence est visible. C'est dans les villes, les zones littorales, et plus encore les départements de l'Est (annexés au Reich) et du Nord (rattachés au commandement militaire de Belgique), c'est-à-dire là où les troupes allemandes sont les plus implantées, que ses manifestations sont les plus nombreuses. Comment les transformer en engagement actif? Comment convaincre que la lutte contre l'Allemagne peut et doit se poursuivre? Telles sont les questions qui se posent, à l'automne 1940, aux pionniers de la Résistance.

Tous s'efforcent d'emblée d'encourager l'hostilité latente de l'opinion envers l'occupant. Dès l'été 1940, circule dans Paris une brochure anonyme intitulée Conseils à l'occupé. Dans un style plein d'ironie, son rédacteur, le journaliste Jean Texcier y dispense 33 conseils à ses compatriotes pour conserver leur dignité malgré la défaite. «Depuis que tu es occupé, ils paradent en ton déshonneur. Resteras-tu à les contempler? Intéresse-toi plutôt aux étalages. C'est bien plus émouvant, car, au train où ils emplissent leurs camions, tu ne trouveras bientôt plus rien à acheter.»

Eternelle arme des peuples soumis, la dérision est aussi omniprésente dans les papillons apposés sur les murs. «Si vous voulez visiter Rome, engagez-vous dans l'armée grecque» alors que les troupes mussoliniennes sont en difficulté en Grèce; «Né en Allemagne/Engraissé en France/ Tué en Angleterre/ Salé dans la Manche», pendant que l'aviation allemande bombarde l'Angleterre.

Des papillons, les pionniers passent vite aux journaux. A l'automne 1940, presque aucun groupe – hormis le PCF qui édite clandestinement L'Humanité depuis son interdiction en septembre 1939 –  ne dispose d'imprimerie. Les journaux, quelques feuilles souvent rédigées par une seule personne usant de différents pseudonymes, sont reproduits sur des ronéos, voire recopiés à la machine à écrire, puis remis en main propre ou envoyés par la poste à des personnes supposées intéressées (ci-contre La Vérité française). Alors que la double censure française et allemande sévit, ils dénoncent la réalité de l'Occupation, alors que le mythe, entretenu par la propagande nazie, de la correction du soldat allemand, n'est pas sans influence. Christian Pineau, bien informé de par ses fonctions au ministère du ravitaillement, souligne dans les premiers numéros de Libération l'ampleur des prélèvements allemands sur l'économie française. « Les journaux allemands en langue française qui paraissent à Paris ont fait grand cas des livraisons de pommes de terre effectuées par l'Allemagne. (...) Nous pouvons donner les raisons de ce curieux échange. Tout d'abord les Allemands réquisitionnent des pommes de terre de première qualité et livrent celles qu'ils destinaient à leurs cochons. D'autre part, ils paient les pommes de terre réquisitionnées avec les marks sans valeur qu'ils émettent en France » écrit-il dans le numéro 4, daté du 22 décembre 1940.

Une quinzaine de journaux clandestins

Quelle fut l'audience de cette presse clandestine, qui comptait déjà une quinzaine de titres à la fin de 1940 dont seulement deux – Libération et La Voix du Nord – parviendront à être publiés durant toute la guerre? Impossible à estimer. Du fait de leur fabrication artisanale, les tirages de ces journaux restaient infimes: sept exemplaires seulement pour le premier numéro de Libération, le 1er décembre 1940! Mais la consigne de recopier le journal démultiplie la diffusion au point que les rédacteurs reçoivent parfois leur propre publication par la poste, adressée par des mains inconnues.

Nombre de témoignages soulignent à quel point la lecture de la presse clandestine contribua à faire sortir du traumatisme de la défaite. «Dans un pays opprimé, soumis à la censure, il était important de contrer la propagande officielle, de montrer que la désobéissance peut être une vertu et, grâce à la diffusion, de faire de nouvelles recrues», observe Jacqueline Sainclivier. Ce recrutement s'opère principalement parmi les fréquentations politiques, amicales ou professionnelles d'avant guerre. D'où une certaine homogénéité sociale des premiers noyaux de résistance, reflet de la personnalité de leurs fondateurs: des ethnologues, et plus généralement des intellectuels, au sein des groupes parisiens du réseau du musée de l'Homme; des syndicalistes au sein de Libération-Nord; des étudiants au sein de Défense de la France; des ingénieurs et des officiers au sein de Ceux de la Libération, etc.

L'édition de journaux clandestins permet aussi de prendre la mesure de la situation radicalement nouvelle créée par l'Occupation en entraînant rédacteurs et diffuseurs à agir dans l'ombre. Lutter contre l'occupant par le verbe fonctionne comme une propédeutique de la clandestinité, indispensable pour des militants qui, à l'exception des communistes, n'en ont aucune expérience. On apprend ainsi la prudence, la méfiance, la discrétion. «Avant la clandestinité, il y a l'illégalité» explique Fabienne Federini, sociologue:

Pour une poignée de noyaux de pionniers, il est en effet clair, dès 1940, que la lutte contre l'occupant ne peut se limiter à la propagande. Explications avec Johanna Barasz, historienne:

 

Depuis l'après-guerre, les historiens avaient coutume de distinguer mouvements et réseaux de résistance, les premiers tournés principalement vers l'action politique de masse, les seconds vers l'action paramilitaire (évasion, renseignement et sabotage) en lien avec les Britanniques ou la France libre.

Des travaux récents montrent que cette distinction, pertinente par la suite, a peu de sens en 1940. Dès l'automne1940, Henri Frenay, capitaine d'Etat major de l'armée active, dresse à Marseille un organigramme de son Mouvement de libération nationale (MLN) incluant une branche renseignement et une branche action. Si elles restent, à cette date, des coquilles vides, elles prendront les années suivantes une ampleur considérable lorsque le MLN se transformera en Combat, plus puissant mouvement de résistance de la zone sud. En zone nord, les travaux de l'historien Julien Blanc ont établi que ce qu'il appelle « la nébuleuse du musée de l'Homme » s'inscrit aussi très précocement dans la perspective d'une reprise des combats.

De l'indignation à l'acte

« Ils sont déjà nombreux (plus d'une armée pour Paris seulement), les hommes ardents et résolus qui ont compris que l'organisation de leur effort était nécessaire, et qu'il fallait une méthode, une discipline et des chefs. (...) Votre tâche immédiate est de vous organiser pour que vous puissiez, au jour où vous en recevrez l'ordre, reprendre le combat » lance l'éditorial du premier numéro de Résistance rédigé par Boris Vildé.

 

Le groupe qu'il dirige ne compte à cette date que quelques dizaines de membres, mais le bluff sur les effectifs, auquel recourront tous les dirigeants des premiers noyaux de résistance, vise à galvaniser les lecteurs en leur donnant l'impression d'être les maillons d'une immense force sur le point d'entrer en action. Il n'est cependant pas infondé: dès l'automne, les membres du groupe du Musée de l'homme mettent en place des filières d'aide aux prisonniers de guerre évadés et aux aviateurs britanniques, procurant vêtements civils, logement et passage vers la zone libre. Ils s'efforcent également de collecter des informations susceptibles d'être utiles aux Alliés: plan des installations allemandes, relevé de leurs cantonnements, mouvements d'appareils militaires, etc.

Cette mue de militants en agents secrets pose à certains des dilemmes moraux bien plus intenses que ne l'avait fait l'acte initiale de désobéissance. Dans de très belle pages de son journal, datées de la fin décembre 1940, Agnès Humbert, qui vient d'obtenir par un de ses contacts du réseau du Musée de l'homme des informations sur les terrains d'aviation allemands, écrit: «Jusqu'à maintenant qu'ai-je fait? De l'inoffensive propagande qui n'a probablement jamais été écoutée que par des gens qui pensent comme nous. Maintenant j'aurai des plans. (...) Oui, un plan, mais ce plan, qu'en ferai-je? Je le passerai aux autres, et eux en useront de la façon que je sais. Oui, par mon entremise, il y aura des veuves, des mères désolées, des enfants sans pères.» Mais croisant une colonne allemande chargée de biens pillés, Agnès Humbert se décide soudainement. «Il faut arrêter ça. Il ne faut pas qu'ils nous colonisent. (...) Et pour que nous ne voyions plus ça, il faut tuer. Tuer comme des bêtes sauvages, tuer pour vivre. Tuer traitreusement, sur plan, tuer des innocents. Il le faut et je le ferai».

Surtout, le choix de développer les activités de renseignement pose le problème concret de savoir comment transmettre les informations collectées à Londres. Les services secrets britanniques sont alors presque complètement absents de la France occupée. Quant aux agents de la France libre, seuls quatre ont, en décembre 1940, été envoyés en mission en métropole, principalement sur le littoral atlantique. S'ils mettent en place certains des premiers réseaux de la France libre (des 256 homologués après guerre comme unité combattante des Forces françaises libres, 35 sont déjà actifs à la fin de 1940), ils ne parviennent pas à établir le contact avec les noyaux de résistance déjà constitués, en particulier autour du Musée de l'homme. Les pionniers s'efforcent donc de recourir aux ambassades des pays neutres, en particulier celle des Etats-Unis pour transmettre leurs informations. D'autres choisissent de se mettre en rapport avec le Deuxième bureau, chargé du renseignement, au sein de l'armée d'armistice. C'est-à-dire de travailler pour Vichy, en supposant que ce dernier est résolu à préparer en secret la reprise des combats: une illusion que l'on verra au prochain épisode avoir été des plus répandues.

 Nicolas Chevassus-au-Louis, est journaliste scientifique et auteur de plusieurs livres dont Savant sous l'occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944 (Le Seuil, 2004). Il a réalisé cet été pour Mediapart, une série sur ce que la biologie dit de l'identité dont on peut retrouver ici les cinq volets.

Sophie Dufau l'a accompagné pour les entretiens vidéo insérés dans les articles et dont vous pourrez retrouver l'intégralité sous l'onglet Prolonger des articles.

 

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