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2 janvier 2011 7 02 /01 /janvier /2011 14:13

Revolution-Nationale.jpgVichystes et pourtant résistants

01 Janvier 2011  

 Nicolas Chevassus-au-Louis

Vichysto-résistants: le terme est longtemps passé pour un oxymore iconoclaste. On ne pouvait qu'être pour Vichy ou pour la Résistance. Tel était du moins ce qu'affirmaient les anciens résistants, dont la parole restait sur ce point incontestée. La révélation spectaculaire, en 1994, des activités de François Mitterrand sous l'Occupation, est venue changer la donne. Si le premier des Français laissait écrire qu'il avait été décoré de la francisque par le maréchal Pétain en personne tout en animant un mouvement de résistance, c'est donc que la parole pouvait se libérer sur les complexités de l'époque, sur ces itinéraires tortueux et déconcertants, sur ce «penser double», comme l'appelle l'historien Pierre Laborie, caractéristique des Français sous l'Occupation. Les historiens se sont engouffrés dans la brèche. Plusieurs livres récents (Robert Belot, La Résistance sans de Gaulle, Fayard, 2006; Bénédicte Vergez-Chaignon, Les Vichysto-Résistants, Perrin, 2008; Johanna Barasz, thèse de doctorat intitulée De Vichy à la Résistance à paraître chez Payot), abordent de front la question longtemps taboue des porosités, des hommes comme des idées, entre vichysme et résistance.

Une porosité qui ne fut jamais aussi forte qu'à l'automne 1940, alors que la politique de l'Etat français faisait l'objet de toutes les spéculations.

Le journal tenu pendant l'Occupation par Louis Martin-Chauffier, récemment publié (Français en résistance, Robert Laffont/Bouquins, 2009), donne à voir au jour le jour les interrogations que suscitaient les premiers mois de la politique du gouvernement du maréchal Pétain.

Futur résistant et déporté, Louis Martin-Chauffier n'a absolument aucune inclinaison pour le nouveau régime. «L'ordre moral fermait les dancings et les robes, proscrivait les livres de M. Gide, les shorts et le Pernod. Au cri de «La France aux Français», on chassait les métèques et les Juifs», note-t-il le 10 août 1940. Cet écrivain et journaliste, marqué à gauche, est aussi un homme bien informé, familier des milieux politiques et diplomatiques de Vichy où il se rend souvent.

Pourtant, on sent à le lire combien il peine à saisir les orientations du nouveau régime:  «On prête à Pétain (mais ce sont là des bruits non contrôlés de salle de rédaction) une ferme intention de refus, contre Laval qui plaide la soumission et serait prêt à prendre le pouvoir. Mais ce que les journaux américains (...) appellent « the little Vichy clique » ne tient que par le nom du vieux maréchal, fil usé qui accroche au plafond cette troupe de lâches pantins», écrit-il le 24 octobre, jour de l'entrevue de Montoire entre Pétain et Hitler. La politique de collaboration qui y a été lancée lui semble d'abord bénéficier à Vichy: «un communiqué du conseil des ministres annonce discrètement la prochaine installation de Pétain à Versailles», relève-t-il le 3 décembre. Quelques jours plus tard, c'est à nouveau l'incertitude. «Depuis minuit, impossible d'entrer en communication avec Vichy, isolé du monde. Que se passe-t-il ? Coup d'Etat ? Attentat ?» (14 décembre). Ce n'est en fait qu'une «révolution de palais», note-t-il le lendemain, Laval ayant été renvoyé par Pétain de la vice-présidence du conseil.

Est-ce le signe d'un tournant vers la reprise de la guerre contre l'Allemagne? «Le Maréchal opposerait un refus formel au retour de Laval dans le gouvernement et à l'exigence (allemande) de bases navales méditerranéennes. A la menace d'occupation, il riposte par la menace de l'Afrique française et de la flotte entrant dans la guerre. On ne peut qu'approuver et admirer sa rigueur qui effacerait bien des hontes», écrit-il le dernier jour de l'année.

Rares sont, en cette fin 1940, ceux qui rejettent dans un même mouvement l'occupant et le régime vichyste. Fabienne Federini, sociologue, voit plusieurs composantes dans la dissidence.

Si L'Humanité clandestine titre le 25 novembre «Pétain vomi par le peuple» et dénonce sans relâche la politique de l'Etat français, elle se garde bien d'attaquer ouvertement l'Allemagne. Jusqu'au printemps 1941, la ligne du PCF reste «Ni Londres, ni Berlin». Au sein des premiers noyaux de résistance, on compte certes nombre de militants qui, venus de la gauche antifasciste, sont sans illusion sur une éventuelle volonté du régime vichyste de s'opposer à l'Allemagne. Jean Cavaillès déclare ainsi à ses compagnons de La Dernière Colonne (qui donnera naissance à Libération-Sud) que «Pétain joue un triple jeu, le troisième consistant à dire qu'il en joue un double».

La présence de l'idéologie vichyste carte1942.jpg

«Travail forcé – Loin de la Famille – Contre la Patrie », lance un papillon apposé sur les murs de Paris par les membres de Valmy. Ces militants d'emblée hostile à Pétain épluchent les mémoires de Clémenceau et de Foch à la recherche de toutes les informations susceptibles de saper le mythe du vainqueur de Verdun, mais se gardent bien de les diffuser, tant la popularité du maréchal reste immense.

Un survol des éditoriaux des premiers numéros de la presse clandestine suffit à s'en convaincre. «Pétain a refusé une première fois la collaboration avec l'Allemagne contre l'Angleterre. Le maréchal doit se sentir soutenu dans sa résistance par la volonté française unanime», écrit Liberté, le 25 novembre 1940, en zone sud. De même en zone nord, Pantagruel enjoint ses lecteurs en octobre à «se rallier moralement au général de Gaulle, qui seul maintient à la face du monde les traditions françaises d'héroïsme et de respect de la parole donnée» tout en évoquant «l'honnête maréchal Pétain».

Ce même éditorial contient des lignes aussi troublantes que peu clairvoyantes: «Pour les antisémites, nous leur dirons que la victoire de l'Allemagne n'aurait aucune signification anti-juive. Elle n'aime guère les communistes et s'entend fort bien avec eux lorsque ses intérêts l'exigent. C'est grâce à elle que les communistes français relèvent la tête et reprennent leur propagande. Elle fera de même avec les Juifs, au besoin, elle installera elle-même en France des Juifs allemands. D'autre part, la victoire de l'Angleterre n'aura aucune signification pro-juive comme certaines feuilles de trahison l'insinuent». Est-ce à dire que les premiers noyaux de Résistance adhéraient non seulement à la figure de Pétain, mais aussi aux valeurs promues du régime de l'Etat français?

La réponse est nuancée. Certains traits marquants de l'idéologie vichyste, comme le rejet du parlementarisme, sont omniprésents. Même les rédacteurs de Résistance, pourtant d'emblée hostiles à Pétain, prennent soin de préciser dans leur premier numéro qu'ils «n'ont jamais participé aux querelles des partis d'autrefois, aux assemblées ni aux gouvernements». La condamnation de «l'anti-France», jugée responsable de la défaite, n'est pas rare. Le manifeste fondateur du mouvement Ceux de la Libération (qui sera un des membres du Conseil national de la Résistance mis en place par Jean Moulin), rédigé à l'automne 1940, entend par exemple «compléter l'œuvre de la Libération en débarrassant la Nation des politiciens bavards et incapables (bons et mauvais), des Juifs sans patrie, des financiers et gangsters internationaux sans pitié qui tous sont responsables de notre déchéance et ont pillé le pays».

Mais pour prendre position sur la Révolution nationale, encore faut-il en avoir une réelle connaissance. Si les mesures d'exclusion –des Juifs, des francs maçons, des communistes, des récemment naturalisés, etc– décidées par le régime de Vichy s'appliquent sur tout le territoire, ses entreprises visant à régénérer le pays – Chantiers de jeunesse, Légion française des combattants – ne se développent qu'en zone sud. «Au sud, la Résistance intègre Vichy à sa réflexion, et le combat se construit, positivement ou négativement, sur cette réalité. Au nord en revanche, la présence allemande minore cette donnée», commente l'historien Olivier Wieviorka.

La libération nationale avant la révolution nationale

C'est donc surtout en zone sud que l'idéologie pétainiste est la plus influente parmi les premiers noyaux de résistance. Dans le manifeste de son Mouvement de libération nationale, rédigé à Marseille en août 1940, Henri Frenay écrit par exemple: «A l'œuvre du maréchal Pétain nous sommes passionnément attachés. Nous souscrivons à l'ensemble des grandes réformes qui ont été entreprises. Nous sommes animés du désir qu'elles soient durables». Pionnier de la Résistance, Frenay hiérarchise cependant ses priorités: «la Révolution nationale nécessaire ne se fera pas tant que l'Allemagne sera à même de dicter sa volonté. Dans l'ordre chronologique, cette Révolution nationale viendra après la Libération nationale, laquelle vise à bouter le Boche hors de France».

Plus complexe est la position de ceux qui cherchent à combattre l'Allemagne tout en soutenant le régime de Vichy, voire en y participant, mais sans hiérarchiser ces deux engagements. Ce sont ces hommes que Johanna Barasz, qui vient de soutenir la première thèse universitaire sur ce sujet, décrit comme «vichysto-résistants».

Une des figures emblématiques en est le général d'aviation à la retraite Gabriel Cochet qui rédige dès septembre 1940 un premier texte appelant le peuple à «une inébranlable volonté de résistance» tout en soutenant «l'œuvre de rénovation nationale» du maréchal Pétain. Refusant de donner à son action une connotation dissidente, il signe de son nom et de son grade.

Abondamment diffusés dans toute la zone sud, ces appels successifs relient entre eux des dizaines de groupes locaux se revendiquant du mouvement du général Cochet, dont certains s'engagent dans la collecte de renseignement et l'entraînement paramilitaire. Au sein de la petite armée d'armistice, certains officiers camouflent du matériel dans la perspective d'une reprise des combats. Quelques militaires, comme le commandant Loustaunau-Lacau ou le colonel Groussard, tous venus de l'extrême-droite, préparent la reprise des combats contre l'Allemagne tout en travaillant au sein des services de sécurité de l'appareil d'Etat vichyste.

Leur action n'est pas dépourvu du double-jeu propre à l'univers obscur du renseignement. Ils rendent des services à certains noyaux de résistance – notamment ceux de Frenay et Cochet –, mais traquent sans merci les communistes. Ils font passer des informations à Londres et prennent langue avec les services gaullistes, mais entretiennent des contacts avec les Allemands.

Cependant, observe Johanna Barasz, «la propagande ne peut à la fois légitimer le régime de Vichy et le délégitimer, pas davantage que la collecte de renseignements ne peut en même temps contribuer à la défaite de l'Allemagne et servir les visées d'un régime collaborateur. Les acteurs finissent nécessairement par en prendre conscience. La coexistence du vichysme et de la résistance n'est possible qu'au prix d'un échafaudage discursif complexe, dissonant, fragile et transitoire. Il y a donc, nécessairement une métamorphose ». Pour cette première génération de vichysto-résistants, la «métamorphose» se produira graduellement au long de l'année 1941 quand le régime vichyste s'engagera officiellement dans la voie de la collaboration militaire avec l'Allemagne.

La même année, le régime optera pour la répression contre ceux qui, en son sein, entretenaient des contacts avec les Britanniques, les Gaullistes, ou certains noyaux de la résistance intérieure. Une seconde génération de vichysto-résistants – dont François Mitterrand – suivra au tournant de 1942 et 1943, entamant sa «métamorphose» après l'occupation de la zone sud par les Allemands et le passage de l'Afrique du Nord française dans le camp allié.

La disparition des grands acteurs de la Résistance

 

L'intérêt nouveau des historiens pour les trajectoires vichysto-résistantes est emblématique du tournant que s'apprête à connaître l'historiographie de la Résistance. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, tous les historiens ont travaillé en collaboration étroite avec les acteurs de la Résistance. Or, ces derniers disparaissent les uns après les autres.

L'association des résistants de 1940 a ainsi dû se résoudre en 2005 à sa dissolution et à son intégration dans la Fondation de la Résistance. 92 lettres de convocation avaient été envoyés mais seulement 9 membres d'une association qui en comptait 490 en 1958 avaient pu se rendre à son assemblée annuelle. Depuis lors, Lucie Aubrac, Jean-Pierre Vernant, André Postel-Vinay, Serge Ravanel, Germaine Tillion, pour ne citer que les plus connus des pionniers, sont décédés. Force est de reconnaître que leur disparition autorise les historiens à aborder des questions qu'il était très difficile de poser de leur vivant. Le témoignage de Julien Blanc, historien:

Des questions telles celles de leurs rapports initiaux avec le régime vichyste, si longtemps tus, enfouis ou refoulés. Il fallait toute l'autorité morale d'un Daniel Cordier, l'ancien secrétaire de Jean Moulin devenu historien, pour publier dès 1989 des extraits du manifeste explicitement pétainiste de Henri Frenay de 1940. Encore faut-il préciser que Cordier, qu'une longue polémique avait opposé à Frenay, avait attendu le décès de ce dernier pour rendre public ce document. S'il suscita à l'époque l'ire des anciens compagnons de résistance de Frenay qui hurlèrent au faussaire, l'authenticité de ce document est aujourd'hui bien établie par les historiens.

C'est le même Cordier qui démontra en 1999 que le recueil des appels de 1940-41 du général Cochet  – qui rejoindra de Gaulle après avoir été arrêté par Vichy – publié après guerre avait été expurgé de tous ses passages explicitement pétainistes.

Pionnier de la France libre, mais aussi pionnier d'une histoire de la Résistance ne s'appuyant que sur des sources écrites, Cordier a ainsi anticipé une évolution à laquelle tous les historiens spécialistes de la période sont aujourd'hui confrontés: celle de la disparition inéluctable des acteurs de la Résistance, qui oblige à rendre compte d'une histoire qui fut, par définition, clandestine, sans recourir aux témoignages de ceux qui l'ont vécue. Même si, comme l'observe Laurent Douzou, «il restera toujours un dialogue des historiens avec les enfants des acteurs/témoins, ou avec leurs écrits», cette évolution laisse présager de sérieuses réévaluations dans l'écriture d'une histoire qui n'a rien perdu, soixante-dix ans après les faits, de sa puissance émotionnelle.

Nicolas Chevassus-au-Louis, est journaliste scientifique et auteur de plusieurs livres dont Savant sous l'occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944 (Le Seuil, 2004). Il a réalisé cet été pour Mediapart, une série sur ce que la biologie dit de l'identité dont on peut retrouver ici les cinq volets 

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