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28 décembre 2010 2 28 /12 /décembre /2010 16:12

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Il y a 70 ans, les tâtonnements de la Résistance

 27 Décembre 2010 par  Nicolas Chevassus-au-Louis

  •  Depuis son arrivée au pouvoir, Nicolas Sarkozy s'efforce de replacer la Résistance au cœur de la mémoire de la Seconde guerre mondiale: visite annuelle sur le plateau des Glières, haut-lieu des maquis de 1944; lecture dans les établissements scolaires de la lettre de Guy Môquet; inscription au programme du baccalauréat de français des Mémoires de de Gaulle. Par ces initiatives, le locataire de l'Elysée proclame ostensiblement une filiation gaulliste que toute sa politique vient démentir et marque sa rupture avec un Jacques Chirac qui avait surtout insisté sur la responsabilité française dans les persécutions antisémites.

Le bilan de ces initiatives oscille entre le ridicule pathétique (comme on peut le constater à propos du prétendu pèlerinage sur le plateau des Glières ci-contre) et l'agitation sans lendemain. Facultative en 2009, la lecture de Guy Môquet n'a fait cette année l'objet d'aucune instruction officielle. Les protestations des historiens soulignant qu'il avait été fusillé comme otage, et non comme résistant, n'y sont sans doute pas pour rien.

Car tandis que l'exploitation politicienne du souvenir de la Résistance fait rage, les historiens travaillent. Des thèses sont soutenues, des livres paraissent, des colloques sont organisés. Les premiers pas de la Résistance à l'automne 1940, longtemps négligés par les chercheurs, sont ainsi de mieux en mieux connus.

Tour d'horizon en trois volets des plus récents travaux sur ces pionniers de la Résistance qui initièrent, il y a tout juste soixante-dix ans, la lutte contre un occupant qui semblait invincible.

Résistance: les grandes lettres du titre sont tracées à la main, presque maladroitement. En dessous, la mention «n°1», et une date «15 décembre 1940». C'est donc qu'il y aura un numéro 2, puis d'autres encore. C'est donc que ces deux feuillets dactylographiés ne sont pas un tract, mais un journal. Et que le «Comité national du salut public» qui le signe continuera à «Résister!», cinglant incipit de l'éditorial.

 Résistance n'est ni le seul, ni le premier, des journaux clandestins à paraître en France après l'effondrement de juin 1940 et le début de l'occupation allemande de trois cinquièmes du pays. Mais par son titre, il lance un mot, une idée, un mouvement qui gagnera bientôt une majuscule et symbolise toujours, soixante-dix ans plus tard, le refus d'un ordre semblant inéluctable et l'impératif de le combattre. Alors que Londres brûlait sous les bombes allemandes, que le Reich nazi contrôlait l'Europe de Varsovie à Brest, que l'URSS et les Etats-Unis se tenaient hors de la guerre, que l'opinion française soutenait massivement le régime du maréchal Pétain tandis que l'autorité du général de Gaulle, à la tête de tout juste 6.000 hommes, n'était reconnue que de l'Afrique équatoriale française, qui étaient ces Résistants de la Noël 40 initiant la lutte contre un occupant qui paraissait invincible? 

Agir, une nécessité vitale

 «L'histoire des débuts de la Résistance est longtemps restée très mal connue, explique l'historien Laurent Douzou, pour deux raisons. La première est que nombre de pionniers ont été arrêtés très tôt et n'ont pas survécu à la guerre: ils n'ont donc pu témoigner sur leur action. La seconde est que les dirigeants de grands mouvements de résistance ont souvent eu tendance à passer sous silence les tâtonnements, les atermoiements et les échecs de leurs débuts pour insister sur les succès de leur action, d'une toute autre ampleur, durant les années 42-44». Plusieurs travaux menés ces cinq dernières années ont commencé à combler ce vide historiographique. En 2006, le Dictionnaire historique de la Résistance (Robert Laffont/Bouquins, 2006), ouvrage collectif riche de plus de mille entrées, a publié les premiers articles sur des noyaux de résistance actifs dès 1940, souvent oubliés même des spécialistes.

Le plus important d'entre eux, connu sous le nom de "réseau du musée de l'Homme", a ensuite été le sujet coup sur coup de deux livres: Des savants dans la Résistance de Anne Hogenhuis (Editions du CNRS, 2009) et Au commencement de la Résistance de Julien Blanc (Le Seuil, 2010). Enfin, plusieurs journaux, carnets intimes ou correspondances de pionniers de la Résistance ont été récemment édités ou réédités (Journal de guerre 1940-41 de Valentin Feldman, Farrago, 2006; Notre guerre de Agnès Humbert, Tallandier, 2004 ; L'histoire, la guerre, la Résistance de Marc Bloch, Gallimard, 2006, Français en résistance, édité par Guillaume Piketty, Robert Laffont/Bouquins, 2009), donnant à voir ce que pouvaient être leurs pensées, leurs espoirs et leurs craintes.

Cette effervescence éditoriale s'inscrit dans un contexte politique où s'exprime un intérêt nouveau pour ce qui fut le geste initial des pionniers de la Résistance: la «désobéissance», pour reprendre le titre du livre de Laurent Douzou (Odile Jacob, 1995) sur le mouvement Libération-Sud, dans lequel s'illustrèrent notamment les époux Aubrac.

Parmi ces pionniers, certains étaient même favorables au régime de Vichy, rappelle Johanna Barasz, historienne, auteur de la première thèse sur les vichysto-résistants:  

 

Des faucheurs d'OGM aux détracteurs des réformes scolaires de l'actuel gouvernement, des opposants au fichage biométrique aux défenseurs des sans-papiers, on ne compte plus les appels à la désobéissance, le plus souvent qualifiée de «civique», et à l'entrée en résistance. Grandiloquence anachronique? Sans doute. Mais chaque époque n'a cessé de transposer, avec plus ou moins de bonheur, sur la Résistance ses propres préoccupations. Les «désobéissants» de 2010 n'y font pas exception. Ils peuvent du reste se prévaloir du parrainage moral de pionniers de la Résistance désireux de relier combats d'hier et d'aujourd'hui. Dans Indignez-vous, paru en octobre dernier chez Indigène Editions, Stéphane Hessel, qui rejoint le général de Gaulle à Londres en mars 1941, apporte ainsi son soutien aux enseignants «désobéissants» au nom des valeurs du Conseil national de la Résistance. Le spectaculaire succès de cet opuscule –300.000 exemplaires vendus en trois mois– témoigne de l'importance de ces questions que notre présent adresse au passé, et en l'occurrence aux pionniers de la Résistance: pourquoi avez-vous désobéi? Au nom de quoi avez-vous enfreint la loi? Comment avez-vous fait pour refuser une situation qui semblait inéluctable?

Ces questions, les pionniers de la Résistance ne se les posaient guère tant agir contre l'occupant relevait pour eux de la nécessité vitale. A lire leurs écrits de l'été 1940, on est frappé de voir à quel point ils sont littéralement malades de l'humiliation de la défaite française. Les futurs animateurs du réseau du musée de l'Homme en donnent des exemples frappants. Lorsqu'elle apprend l'Armistice du 25 juin 1940, Germaine Tillion vomit et «souffre d'une douleur insupportable» dans les jours qui suivent. La première fois qu'il voit des soldats allemands dans Paris, Boris Vildé éprouve «une douleur physique au cœur». «Je me sens devenir folle au sens physiologique du mot», note Agnès Humbert dans son journal le 6 août 1940, rapportant une conversation avec son ami Jean Cassou qu'elle a trouvé «vieilli, tassé», et dont les cheveux ont blanchi en six semaines. «Pour la santé mentale, on lutte âprement», écrit encore Agnès Humbert à un ami le 6 septembre 1940. A la même époque, Pierre Brossolette sombre dans la dépression, envahi par «un cafard» auquel il écrivait quelques mois avant être totalement réfractaire.

  • Naissance du mot "Résistance"

Par ces maux du corps, ces refus instinctifs, ces révoltes somatiques, s'exprime ce patriotisme viscéral que tous les pionniers ont décrit comme le premier motif de leur engagement. «Perçue comme un corps étranger qu'il faut de toute urgence expulser pour pouvoir simplement survivre, la présence allemande constitue une réalité avec laquelle il est rigoureusement impossible de composer. Donnée centrale de l'engagement résistant, la référence au patriotisme n'est pas seulement formulée après coup. A l'aube de l'épreuve, l'argument est maintes fois avancé » relève l'historien Julien Blanc.

C'est donc dans cette histoire de France que la IIIe République enseignait comme une école du patriotisme que les pionniers vont chercher des références propres à fonder leur lutte. A commencer par le terme de «résistance».

Dans la langue d'avant 1940, il relevait plus du registre de l'électricité que de l'engagement. Mais Yvonne Oddon, bibliothécaire du musée de l'Homme, se souvenait qu'une protestante enfermée après la révocation de l'édit de Nantes avait gravé sur les murs de sa cellule «resistere». C'est ainsi que Résistance devint le titre du journal édité par le groupe auquel elle appartenait. D'autres figures et évènements de la mémoire nationale sont mobilisés. Jeanne d'Arc, Charles Martel et le chevalier Bayard des guerres d'Italie incarnent aux yeux du mouvement de Libération Nationale créé à Marseille à l'été 1940 par Henri Frenay, «la France insoumise».

Les rédacteurs de Valmy, journal clandestin de zone nord, préfèrent, comme ceux de Résistance, se référer à la Révolution. «En 1789, le mot patriote était inséparable de la notion de lutte révolutionnaire contre les suppôts de la féodalité: en 1940, le mot patriote est inséparable de la notion de lutte révolutionnaire contre les suppôts du régime capitaliste», écrit de son côté L'Humanité le 30 novembre 1940. De la droite la plus nationaliste à la gauche la plus internationaliste, tous se retrouvent derrière un patriotisme qui «est non seulement le plus grand dénominateur commun, mais encore le creuset dans lequel viennent se fondre toutes les autres valeurs, ou presque», comme l'observe l'historien François Marcot.

Cette omniprésence n'est cependant pas sans poser des difficultés d'interprétation aux historiens, explique Julien Blanc, historien, auteur de Au commencement de la Résistance. Du côté du musée de l'Homme 1940-1941 (Le Seuil, 2010)

Si le patriotisme était ce sentiment si consensuel dans la France de 1940, qu'est-ce qui distinguait l'extrême minorité des pionniers de la Résistance de la masse de leurs compatriotes? Après tout, le régime de Vichy se revendiquait lui aussi de l'amour de la France et de l'impératif de son redressement. Peut-on dès lors se contenter des écrits et des dires des pionniers de la Résistance pour tenter de comprendre les valeurs sur lesquelles ils fondaient leur refus initial de l'Occupation?

Fabienne Federini a tenté dans un livre paru en 2006 (Des intellectuels prennent les armes, La Découverte) d'aborder frontalement cette question grâce aux outils de la sociologie.

Son approche? D'abord sélectionner une cohorte de quelque 150 pionniers de la Résistance; puis collecter le maximum d'informations sur leurs biographies et leurs engagements politiques antérieurs à la guerre. Ses conclusions sont particulièrement nettes: 62% de moins de 40 ans; 75% ayant un niveau d'étude supérieur à la licence; 81% se revendiquant de la gauche, dans toutes ses composantes; 87% à avoir refusé les accords de Munich et 61% à avoir participé (en adhérant à des associations, en soutenant les Républicains espagnols, en aidant aux réfugiés allemands et autrichiens) aux mobilisations antifascistes des années 1930. En d'autres termes, le profil type du pionnier de la Résistance est un intellectuel encore jeune, de gauche, socialement bien inséré, et qui s'est mobilisé avant guerre contre la montée du fascisme. Conclusion de la chercheuse: «la Résistance a réuni dans un même combat des hommes et des femmes ayant adopté durant les années 1936-1939 des attitudes sinon identiques du moins similaires face aux événements politiques nationaux et internationaux. On peut dire que la résistance commence bien avant 1940. Il semble même que la chose existe avant le mot».

  • Le basculement dans la désobéissance

Hormis le jeune âge, retrouvé dans toutes les sociologies des mouvements de résistance, ces conclusions frappantes sont loin de faire consensus. Même les historiens les plus sensibles à la démarche sociologique, tout en reconnaissant l'intérêt du travail, expriment des réserves. «L'échantillon étudié par Fabienne Federini est composé de pionniers connus des historiens de la Résistance. Pour reprendre un terme à la mode, il représente surtout la "résistance d'en haut". La forte représentation des intellectuels traduit ainsi le fait qu'ils ont occupé des positions de direction, plus visibles, au sein des organisations de résistance. Si l'on pouvait prendre en compte les anonymes, les militants de base, dont l'action n'a souvent pas laissé de trace, on aboutirait sans doute à des conclusions fort différentes», observe l'historienne Jacqueline Sainclivier qui cite en exemple de "la résistance d'en bas" les cheminots aidant au passage de la ligne de démarcation ou les infirmières de la Croix Rouge aidant à l'évasion de prisonniers.

La plupart des historiens soulignent que dresser un profil type du pionnier de la Résistance n'a guère de sens, tant les trajectoires humaines, avec leurs contingences et leurs aléas, ne peuvent se laisser enfermer dans des statistiques. A la tête d'un des groupes constituant le réseau du musée de l'Homme, on trouve ainsi un duo constitué d'une ethnologue de 33 ans –Germaine Tillion– et d'un colonel à la retraite de 73 ans –Paul Hauet. «Deux personnes, aussi dissemblables qu'il est possible de l'être, qui n'avaient aucune chance de se rencontrer dans une vie normale», observe Julien Blanc.

La rose et le réséda/ Celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas : Aragon, dans ces vers de mars 1943, a chanté cette union dans la clandestinité d'hommes et de femmes que tout séparait. Faut-il pour autant renoncer à leur trouver des points communs? En déplaçant son enquête du terrain des engagements politiques à celui des itinéraires familiaux, Fabienne Federini a découvert que 110 de ses 155 pionniers avaient connu, quand éclate la guerre, des «expériences intimes de rupture et de déracinement» qu'elle voit comme des explications «au basculement dans la désobéissance». Des exilés, tels Boris Vildé, Anatole Lewitsky ou Valentin Feldman, tous trois fusillés en 1942, tous trois nés en Russie et naturalisés français à la fin des années 1930. Des hommes en rupture avec leur milieu familial, tels Henri Frenay, Emmanuel d'Astier de la Vigerie ou Christian Pineau, respectivement fondateurs de ces grands mouvements de résistance que furent Combat, Libération-Sud et Libération-Nord. Tous trois sont issus de familles de militaires, conservatrices et catholiques.

Mais le premier, tout en étant officier d'active, a pour compagne Berty Albrecht, divorcée, protestante, de gauche et de dix ans son aînée; le second a démissionné de ses fonctions d'officier de marine pour se lancer dans le journalisme tout en s'adonnant à l'opium; et le troisième est tenu par sa famille pour un traître depuis qu'il milite activement à la CGT. Des «transfuges de classe», tel Gabriel Cochet, général sorti du rang après avoir été obligé d'interrompre ses études secondaires faute de bourse. Ou encore Germaine Tillion qui a passé dans les années 1930 six ans à vivre dans l'extrême dénuement des Aurès où l'ethnologue étudiait les Berbères chaouïas dont elle partageait la vie. Ou encore Paul Hauet, militaire de carrière quittant l'armée en 1902 pour mener une vie aventureuse, tour à tour mercenaire, docker et dessinateur industriel, en Amérique du Sud.

Bref, des «militaires atypiques» précise Johanna Barasz 

 

 

«Ce n'est pas la résistance qui crée la rupture sociale, mais ce sont des acteurs eux-mêmes en rupture avec leur milieu familial, eux-mêmes en marge de leur groupe social d'origine, qui créent la résistance», conclut Fabienne Federini.

On ne naît pas résistant; on ne le devient pas; on l'était déjà avant que la guerre n'éclate. Telle est en substance la conclusion de cette première sociologie des pionniers de la Résistance. Mais si résister c'est «surtout agir, faire quelque chose qui se traduise en faits positifs, en actes raisonnés et utiles», comme le dit l'éditorial du numéro 1 de Résistance, quels peuvent en être les moyens?

Suite au second volet de notre enquête.

 

Nicolas Chevassus-au-Louis, est journaliste scientifique et auteur de plusieurs livres dont Savant sous l'occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944 (Le Seuil, 2004). Il a réalisé cet été pour Mediapart, une série sur ce que la biologie dit de l'identité dont on peut retrouver ici les cinq volets.

Sophie Dufau l'a accompagné pour les entretiens vidéo insérés dans les articles et dont vous pourrez retrouver l'intégralité sous l'onglet Prolonger des articles.

 

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