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30 août 2010 1 30 /08 /août /2010 12:26

Ellis island air photoL’Émigration européenne aux États-Unis

New-York, le 25 mars.

 

Quel résultat donnerait à la longue le mélange des diverses races de l’Europe, s’il leur était possible de s’unifier en s’assimilant les unes aux autres ? Voilà un problème tout spéculatif, que l’ethnographie n’a jamais eu lieu d’étudier, ses recherches se limitant au passé. Mais il existe un pays où ce problème est dès à présent posé, et qui pourra sans doute un jour lui donner une réponse. Les États-Unis, depuis le début des grandes émigrations européennes dont ils ont été le terme pendant tout le siècle dernier, assistent à une curieuse expérience de psychologie ethnique qui s’opère au sein de la nation américaine, mais dont il ne sera permis, avant longtemps encore, d’apprécier les conséquences. Cette nation fut d’ailleurs de tout temps un mélange. Quand elle s’émancipa, après la guerre d’indépendance, les colons anglais ne furent pas seuls à la constituer. Quatre autres nationalités se trouvaient auprès de la leur sur le même continent : des Français, des Espagnols, des Hollandais et des Suédois. Plus tard, après 1820, quand l’immigration commença à se faire sentir, presque toutes les nations du globe vinrent la grossir tour à tour d’un contingent plus ou moins important, et, à part quelques dépressions momentanées, ce mouvement s’accentua d’année en année. Il est vrai qu’elle augmentait à mesure sa population native, et tenait tête à la poussée qui s’exerçait sur elle ; mais il arriva un moment, en 1890, où elle fut atteinte par le nombre des émigrés venus après 1835 et de leurs descendants ; et aujourd’hui elle est dépassée. Si l’on songe que pendant les deux tiers d’un siècle des Irlandais, des Allemands, des Suédois, des Russes, des Italiens, des Hongrois sont venus successivement échouer chaque jour par centaines sur le rivage des États-Unis, est-il permis de douter que la nation américaine ne doive s’en ressentir, et que l’évolution que son caractère primitif a déjà subie ne soit encore loin d’être achevée ? Elle est, comme dirait un philosophe allemand, dans un perpétuel devenir, et nul ne saurait prévoir ce qu’elle sera dans cinquante ans d’ici. Les proportions qu’a prises l’immigration n’ont pas été sans l’émouvoir. Elle à aperçu là des dangers auxquels elle a déjà remédié en partie par une législation sévère, entreprise depuis 1875, et aujourd’hui elle s’en soucie de plus en plus, car elle n’y voit pas seulement son présent engagé, mais son avenir. Elle est en proie à une sorte de malaise, qui chez certains va jusqu’à l’irritation ; elle regarde l’immigration du haut de sa grandeur avec une fierté un peu hautaine, et la considère comme un mal. C’est du moins là le sentiment le plus répandu. A-t-elle raison de s’effrayer de la sorte ? Devant la marée de l’immigration, elle ressemble à un rocher que viennent battre l’une après l’autre les vagues de la mer ; ces vagues se briseront-elles contre lui, à jamais impuissantes, ou bien parviendront-elles à le miner ? Tout le problème se résume dans cette lutte, d’où dépend l’avenir du pays. Deux sangs sont en présence, le sang américain avec ce qu’il tient à garder, et le sang de l’étranger avec tout ce qu’il y infuse de nouveau. Qui saurait pénétrer la chimie secrète d’un si complexe mélange quand, au sein d’une simple famille, les lois de l’hérédité nous paraissent si obscures ? Nous connaissons toutefois les deux adversaires engagés dans cette lutte, et si nous réussissons à évaluer leur force respective, nous apprendrons du moins jusqu’à quel point les inquiétudes que nous marquions plus haut sont justifiées.

* * *

Sans faire ici l’histoire de l’immigration, il est bon de donner un aperçu de ses statistiques. Les Irlandais vinrent surtout entre 1840 et 1860 ; en 1890, trois millions et demi avaient abordé. Les Allemands suivirent de près ; ils affluèrent entre 18H0 et 1870, 1880 et 1884. Ils atteignirent en 1890 un total de quatre millions et demi. Leur émigration fut d’abord due à la révolution de 1848, puis au désir d’éviter le service militaire, ce qui donna lieu en 1872 et 1873 à plus de dix mille procès, et enfin à la crise économique que traversa l’Allemagne. Après 1890, les statistiques changèrent d’aspect : chaque peuple semblait avoir son tour, et c’est depuis douze ans celui de l’Italie. Entre 1890 et 1900 celle-ci donne 651.893 émigrés. La Russie et la Pologne ne sont pas moins généreuses, et en donnent 602 010 ; l’Autriche-Hongrie, 592 707 ; la Suède et la Norvège, 321 281. Dans les statistiques de 1902, un accroissement considérable se constate chez ces nationalités, alors que les autres, l’Allemagne et l’Irlande surtout, sont en décroissance marquée. L’Italie y figure avec un total de 178 375 émigrés ; l’Autriche-Hongrie en fournit 171 989 ; la Russie, 107 347 ; la Suède et la Norvège, 48 378 ; la France, 3117. Les plus grands foyers de cette émigration sont pour l’Italie la province de Naples, les Abruzzes, la Calabre, la Sicile, pour l’Autriche-Hongrie, la Croatie, la Slavonie, la Galicie, et les plaines delà Theiss ; pour la Russie, la Pologne et la Finlande ; enfin la Roumanie. Ces dernières provinces envoient presque exclusivement leur population juive. Il est à noter que la grande majorité des Italiens viennent de l’Italie du Sud, à cause de l’extrême misère des habitants qui ne peuvent guère y gagner plus d’une lire par jour alors que l’Amérique leur assure un salaire minimum d’un dollar et demi. Leur émigration est due à des raisons économiques, beaucoup plus qu’au désir de jouir des bienfaits de l’indépendance américaine, et des principes de la constitution, dont ces paysans ne se font aucune idée avant de venir. Ce qui les encourage le plus à s’expatrier, ce sont les lettres qu’ils reçoivent de leurs parents ou de leurs amis, qui ont réussi dans leur pays d’adoption. De plus, les compagnies de navigation font beaucoup de publicité, envoient des agents dans les plus petits villages, qui y répandent le bruit que des terres sont données pour rien dans certains États d’Amérique. Le prix de la traversée est en moyenne de 112 francs, et beaucoup de billets sont payés d’avance par des amis plus fortunés qui veulent donner à leurs compatriotes des facilités pour venir.

L’émigration juive de Russie et de Hongrie est due à des raisons à la fois économiques et politiques. Si les juifs polonais, roumains, galiciens ne peuvent posséder de terres dans leur pays ; s’ils sont exclus des écoles publiques ; si leur commerce est accablé de taxes prohibitives, ils savent qu’aux États-Unis, une fois naturalisés, ils jouiront des mêmes droits que les autres citoyens, voteront comme eux, et ne seront victimes d’aucune persécution. Le baron de Hirsch a fondé une Société au capital de 50 millions pour l’assistance de l’émigration juive aux États-Unis et dans la République argentine. Beaucoup de billets sont payés par cette Société, et aujourd’hui on évalue à un million le nombre de juifs qui se trouvent en Amérique, dont 300 000 sont fixés à New-York.

Il a été de tout temps relativement facile aux émigrés de trouver du travail dès leur arrivée. Leur affluence ne s’explique pas seulement par le désir d’améliorer la situation qu’ils ont dans leur pays d’origine ; elle répond à un besoin, de l’autre côté de l’Océan. Il n’existe pour ainsi dire pas de classe ouvrière aux États-Unis. L’ouvrier américain a eu toutes les facilités pour recevoir une bonne instruction, et pour apprendre de très bonne heure un métier industriel. Il se considère donc comme au-dessus des ouvrages grossiers, les méprise, et choisit un genre de travail qui exige de l’intelligence et de l’habileté et qui lui rapporte trois ou quatre dollars par jour, quinze à vingt francs. Comme il faut bien que les gros ouvrages se fassent, l’émigré, qui la plupart du temps est à son arrivée un ouvrier inexpérimenté, n’hésite pas à s’y employer. Il a été habitué sur l’autre continent aux plus durs labeurs et aux plus bas salaires. Mais à la longue, après les fortes périodes de l’émigration, l’opposition de ces deux classes de travailleurs fit naître entre elles une concurrence très vive, qui exposa le travail américain à un grave danger. Les émigrants étaient embauchés par contrat dans leur pays même, et les patrons leur offraient, bien entendu, des salaires comme ils étaient accoutumés d’en recevoir, et qu’ils acceptaient. Le contractlabor eut une répercussion dans tout l’ensemble du travail américain et abaissa la moyenne des salaires. Aussi, indépendamment) des lois qui limitèrent l’émigration et dont nous parlerons plus loin, des anti-contractlabor laws en 1885, 87 et 88, abolirent ce système, en excluant du territoire tout émigré arrivant avec un contrat de travail. Elles diminuèrent en même temps l’affluence des émigrés, car l’engageante certitude de trouver du travail à leur arrivée ne pouvait plus leur être donnée. Elles furent d’autre part un complément nécessaire de la loi sur le tarif. Elles mettaient à l’abri le travail, comme celle-ci protégeait l’industrie nationale de la concurrence étrangère. On a prétendu pourtant que, malgré ces mesures défensives, l’immigration avait entraîné un abaissement des salaires. Mais comme la moyenne de ceux-ci s’est élevée depuis trente-cinq ans de 2 dollars 20 à 2 dollars 60, il est très difficile de vérifier cette assertion, car les dépressions momentanées que cette moyenne a subies peuvent être attribuées à un ralentissement dans l’activité industrielle, à un perfectionnement de la division du travail, qui en entraîne toujours un déplacement, ou à la réduction des emplois produits par le progrès de la machine, aussi bien qu’à la concurrence créée par l’immigration.

Dans tous les cas, il est certain que les États-Unis ne sauraient se passer du flot continu d’immigrants qu’ils reçoivent. Si ce flot s’arrêtait, ils s’en trouveraient très mal. Dès à présent, certains symptômes indiquent des embarras futurs. Les Italiens qui au début de leur émigration prenaient charge des gros labeurs, des travaux de terrassement et de canalisation, commencent à les abandonner, comme les Irlandais le firent avant eux, et ont maintenant des aspirations plus élevées. Toutefois ils travaillent encore en grand nombre dans les mines et les carrières, et cultivent la terre. Mais ils ont une tendance marquée à se fixer dans les grandes villes, où ils s’adonnent au commerce de détail et à la fabrication du cigare. Quant aux juifs de Russie et de Roumanie, soit par aversion, soit par incapacité physique, ils ne s’emploient ni au dur travail des usines, ni à l’agriculture. Ils sont tous concentrés dans les villes ; leur principale occupation est la confection et la vente des vêtements bon marché. Quelle est la catégorie d’émigrants qui prendra la place des Européens le jour où ceux-ci ne travailleront plus à la construction des chemins de fer et des égouts. ? Les États-Unis seront peut-être amenés à rouvrir la porte aux Chinois, qu’ils ont exclus depuis 1880, à cause de l’irréductible résistance que la race mongole oppose à la civilisation américaine.

L’immigration présentait un second danger. Comme elle se recrute parmi les classes les plus pauvres, elle risquait d’introduire en Amérique des indigents et des criminels en grand nombre. Les premières lois, qui datent de 1875 et de 1882, excluaient tout individu ayant encouru une condamnation ou pouvant devenir une charge publique. Elles obligent également chaque immigrant à être porteur d’une somme d’au moins 10 dollars ! Par un amendement introduit en 1894, l’accès du territoire fut enfin interdit aux aliénés, aux malades, aux infirmes et aux prostituées. Malgré la rigoureuse [application de ces mesures, une grande misère règne surtout dans les villes parmi la population étrangère. Sur les 176 000 Italiens venus en 1902, 7 000 seulement portaient avec eux plus de 30 dollars et, sur 57000 juifs, il n’y en avait que 2000 qui fussent en possession d’une pareille somme. La grande majorité des immigrants arrive donc dans un état d’extrême pauvreté, et un bon tiers d’entre eux, n’ayant pas réussi, demande au bout d’un an à être rapatrié. Le fait est fréquent parmi lès juifs, qui ou bien s’enrichissent ou bien meurent de faim. Les adversaires de l’immigration i prétendent que le paupérisme et le crime sont beaucoup plus répandus dans l’élément étranger que parmi la population native. La vérité est que la moyenne des indigents, et des criminels y est légèrement plus forte. Ce sont des Italiens qu’on trouve surtout dans les prisons ; des Irlandais, des Russes et des Bohémiens dans les maisons de charité ; et ce sont les Suédois et les Danois qu’on y rencontre le moins.

Le manque d’instruction est très fréquent surtout chez les Italiens. Plus de la moitié de ceux qui arrivèrent en 1902 ne savaient ni lire ni écrire. C’est parmi les Irlandais, les Allemands et les Suédois que se trouve le moins d’ignorance.

Les défectuosités que nous venons d’examiner sont assurément autant de menaces pour la conservation et la prospérité d’une société ; mais il est un danger qui nous paraît beaucoup plus sérieux, en présence de l’immigration, c’est la décroissance de la population américaine. Le problème de la dépopulation est aussi aigu aux États-Unis que dans les pays d’Europe, et il est appelé à le devenir plus si les tendances actuelles persistent. Il n’y a pas lieu d’étudier ici les causes de ce fait dû en grande partie à un désir excessif d’indépendance chez la jeune fille, et au grand développement qu’ont pris depuis une dizaine d’années lés universités de femmes. Les statistiques du mariage s’abaissent de plus en plus, et il y a beaucoup trop de vierges fortes en Amérique. Pendant que la population native décroît, 1a population étrangère se grossit des nouveaux arrivants, et se reproduit avec abondance, surtout chez les Italiens. Le recensement de 1890 a évalué à 26,35 sur 1 000 la moyenne de la natalité chez l’une, et à 38,29 chez l’autre. Dans une ville comme New-York, où la vie se partage entre les affaires et le plaisir, la classe élevée est à peu près stérile. Or si, d’après une loi sociologique établie, la population s’accroît en raison inverse de sa densité, les émigrés ne s’en reproduisent pas moins avec rapidité et exercent une poussée de plus en plus forte sur la population native, en comblant la lacune que normalement celle-ci devrait remplir. Il y a là pour l’Amérique un problème inquiétant, qui a soulevé une active campagne dont le président Roosevelt est un des plus ardents leaders. De pareilles tendances aboutiraient à la longue au « suicide de la race ».

* * *

Maintenant que nous connaissons les dangers auxquels l’immigration expose les États-Unis, voyons si le pays est armé contre eux. Prenons un groupe d’Italiens au moment où ils débarquent, et suivons-les dans la vie nouvelle qu’ils vont commencer. Ils arrivent de Naples, et à l’entrée du port de NewYork ils sont pris à bord de leur steamer, pour être transportés au moyen de grosses barques sur l’île d’Ellis où sont installés les bureaux de l’immigration. La traversée ne les a pas démarqués. Le soleil d’Italie semble les avoir accompagnés. Il est encore là sur leur joue bronzée ; il brûle au fond de leurs ardentes prunelles, et l’imagination n’a pas grand’peine à les voir dans un autre décor que le gris estuaire de l’Hudson ; elle se plaît à les encadrer des splendeurs de la baie de Naples, à les noyer dans les arômes des bois de Sorrente. Ils parlent bruyamment, s’interpellent, gesticulent avec une vivacité tout italienne. La plupart d’entre eux sont des paysans sans instruction ; certains ont l’esprit contaminé de socialisme ou d’anarchie ; tous portent dans l’âme le pli héréditaire de la civilisation du vieux monde. Leur petit bagage à la main, ils défilent un par un devant les inspecteurs, répondent à la série des questions traditionnelles, ouvrent leur bourse et en étalent le contenu. S’ils sont admis, ils débarquent bientôt à New-York pour s’y fixer ou pour repartir plus loin. Restons avec ceux que la ville va garder. Dans la foule qui assiste à leur arrivée, sur le débarcadère du ferry-boat, .ils reconnaissent un frère, un parent ou un ami, qui est venu à leur rencontre, tombent dans ses bras, et l’embrassent avec une naïve effusion, puis disparaissent dans les rues au milieu du fracas de l’elevated railway.

Mais ils ne connaissent ni la langue ni les usages du pays, et pour trouver du travail ils devront avoir recours au padrone. Italiens eux-mêmes, les padroni sont des intermédiaires entre les patrons et les immigrants. Avant la suppression du contractlabor, c’étaient eux qui embauchaient ceux-ci avant leur départ. Depuis ils se sont maintenus, et grâce à eux les nouveaux arrivants trouvent très rapidement du travail. En général, le padrone tient en même temps un boarding-house, où il les abrite et les nourrit. Enfin il est souvent banquier, reçoit du patron les salaires, les distribue aux ouvriers, ou les garde en dépôt dans la mesure où ceux-ci le désirent. Il se charge de faire parvenir l’argent qu’ils envoient en Italie à leur famille ; les Italiens en envoient beaucoup, 118 millions de dollars en moyenne par an, d’après les calculs qui ont été faits. Le padrone leur rend beaucoup de services, mais il est en général malhonnête. Il prélève une forte commission sur leurs salaires, dont ceux-ci ne connaissent pas toujours exactement le chiffre. Son bureau est des plus primitifs, et quelquefois les comptes y sont inscrits à la craie sur le mur. Les Italiens, malgré ces abus, ont recours à lui à cause de leur ignorance. Ils se sentent gênés devant les patrons américains et n’aiment pas avoir affaire à eux. Quand un padrone en prend trop à son aise, la vendetta fait sa besogne, et la crainte du coup de couteau est le seul frein qui le retienne un peu.

Les Italiens sont groupés à New-York dans deux quartiers qu’ils occupent exclusivement et dont l’un, fort pittoresque, a reçu le nom de Petite Italie. Ils ont au suprême degré l’esprit de clan. Il suffit de traverser une rue et l’on se trouve brusquement jeté au milieu d’eux. On n’entend plus parler qu’italien. Dans les cours des maisons, d’une fenêtre à l’autre, le linge sèche sur des cordes, tout comme à Gênes ou à Naples. Les boutiques portent des inscriptions italiennes, et presque tout y vient d’Italie. Ils ont leurs églises, leurs journaux, leur théâtre, leurs banques, et forment là une cité dans une autre cité ; chaque province occupe une zone déterminée, et les Napolitains ne sont pas mélangés aux Calabrais ou aux Siciliens. La jeune Italienne n’épouse presque jamais un Américain et ne quitte pas le quartier de ses compatriotes qui font bonne veille, et se montrent très jaloux de l’étranger qui approche d’elle, tant l’esprit de caste est développé chez eux.

La civilisation américaine n’a pas encore atteint ces émigrés d’hier. Transportés en Amérique, ils n’apprendront rien de plus que dans leur petit village d’Italie, et en resteront isolés jusqu’à leur mort. Certains retourneront dans leur pays quand ils auront amassé 800 à 1 000 dollars. Beaucoup d’entre eux iront y passer l’hiver, qui est leur période de chômage, mais reviendront l’été suivant. Si toutefois les États-Unis n’ont pas chance de faire d’eux des citoyens, il n’en sera pas de même de leurs enfants. La loi les obligera à envoyer ceux-ci aux écoles publiques et c’est là que l’américanisation s’effectuera. L’école est pour la société américaine une garantie de conservation, et particulièrement à l’égard des enfants de l’étranger qu’elle a reçu hier. Elle est comme un tamis qui arrête au passage toutes les impuretés. Non seulement elle forme l’esprit par les excellentes méthodes d’enseignement qui y sont suivies, mais elle est une admirable éducatrice sociale, et développe dès la première heure chez l’élève ce sentiment de civisme qui joue un si grand rôle dans la vie américaine. New-York a dû s’armer d’un système d’enseignement primaire à toute épreuve pour résister à la marée d’ignorance et de tares morales que l’Europe lui rejette, car elle garde une bonne partie des émigrés qui abordent dans son port. Certaines écoles du East side sont composées d’une majorité d’enfants étrangers. La rigoureuse discipline à laquelle ils sont assujettis est presque militaire. Les principes du civisme et l’esprit de la constitution américaine leur sont enseignés avec un soin tout particulier. Chaque matin, à leur arrivée, une cérémonie imposante a lieu : le salut au drapeau américain, accompagné de chants patriotiques, et c’est un honneur très envié des petits Italiens que d’avoir à tenir le drapeau étoile. Les enfants qui sont élevés ainsi feront plus tard de très bons citoyens américains ; l’école les a isolés pour toujours du pays de leurs parents, et au bout de la troisième génération ils n’en sauront même plus la langue.

La même américanisation s’opère à la longue chez les juifs qui, eux aussi, ont leur quartier à New-York. Ils ont un esprit de clan plus accentué encore que les Italiens. Ils parlent une sorte de jargon, moitié allemand, moitié russe, connu sous le nom de langue yddish, et aussitôt qu’on met le pied dans le ghetto, on n’y entend plus parler un seul mot d’anglais. Ils conservent là les mêmes mœurs et la même physionomie que dans leur pays. Leurs vêtements sont déguenillés et leurs intérieurs sordides. Hester street, une des rues les plus fréquentées du ghetto, présente le matin un aspect fort pittoresque. Le bord des trottoirs est encombré de charrettes, où il se vend de tout, et parmi les peddlers ou marchands ambulants qui se tiennent là, on retrouve ces admirables têtes bibliques des eaux-fortes de Rembrandt. Les yeux ont cette étrange expression hébraïque, qui semble porter en elle le mystère des civilisations mortes de l’Orient. Les barbes des juifs slaves sont d’un blond roux, presque rose ; on en voit d’autres, longues et bouclées, d’un noir admirable. Les femmes, jeunes ou vieilles, portent des perruques comme la religion de Moïse le veut. La rue, avec son marché quotidien ; l’intérieur des sweat-shops, où se fabriquent des milliers de vêlements par jour, tout, d’un bout à l’autre du ghetto, est empreint de cette intensité de vie qui est si caractéristique chez la race juive. D’autre part il y règne la plus stricte orthodoxie. Le vendredi, dès le coucher du soleil, les synagogues regorgent de fidèles \ le lendemain, le sabbat est scrupuleusement observé, et le dimanche est jour ouvrable. Les juifs ne mangent que la viande tuée selon les rites consacrés. Ils n’achètent de volaille que vivante, et chez les marchands se trouve une petite salle où le rabbin vient chaque jour tuer les bêtes à mesure qu’elles sont vendues. Il les attache par les pattes au-dessus d’une auge, récite une prière, prend un petit couteau tranchant comme un rasoir, et coupe la gorge de l’oiseau à l’endroit de l’artère. Il ne lui est permis de faire qu’une incision, et la bête meurt presque aussitôt, perdant à peine quelques gouttes de sang. Exécutée ainsi, elle est kosher, c’est-à-dire qu’elle a été tuée selon les rites et sans torture.

Les juifs ont aussi leurs bains orthodoxes, où ils vont se baignera des époques déterminées, en récitant des prières. La femme doit aller s’y purifier chaque mois, et son mari ne peut pas approcher d’elle, avant qu’elle en revienne. Ils ont enfin leurs journaux, publiés en hébreu, qui atteignent un tirage de 40 à 50000 exemplaires ; leurs théâtres, où les pièces sont jouées en langue yddish, et leurs écoles, qui portent le nom de chaider, et où ’les enfants dès l’âge de quatre ou cinq ans commencent à apprendre l’hébreu. C’est la première instruction que ceux-ci reçoivent.

Le chaider se trouve dans une arrière-boutique, ou bien dans la synagogue elle-même. Le rabbin y réunit une dizaine de petits gamins en haillons, et sur une vieille table boiteuse leur apprend à lire le Talmud ou le Pentateuque. Les parents tiennent beaucoup à ce qu’ils reçoivent cet enseignement religieux, afin de perpétuer chez eux l’esprit orthodoxe. Mais ils sont obligés par la loi à les envoyer bientôt à l’école publique, et dès lors ils n’ont plus de prise sur eux. La transformation commence à s’opérer. Les enfants des juifs russes se distinguent particulièrement dans les classes. Fils de paysans misérables et sans instruction, qui sont venus d’un pays encore très jeune, ils montrent des aptitudes intellectuelles plus fortes que les descendants d’une race d’Europe usée par des siècles de culture et de civilisation. Ils s’américanisent très facilement, au grand désespoir de leurs parents qui s’efforcent de maintenir chez eux les principes de la vieille religion, mais ils ne les écoutent pas et les considèrent comme des niais. La facilité que le juif a toujours montrée pour s’adapter au milieu dans lequel il a été amené à se fixer se remarque aux Etats-Unis plus encore qu’en tout autre pays d’Europe.

* * *

Armé comme il l’est d’un système d’éducation aussi solide et aussi efficace, le peuple américain a tout à gagner à l’immigration. D’ailleurs, avant d’en subir le choc, il a eu le temps d’acquérir des traits de race qui sont irréductibles. Il conservera toujours son esprit d’indépendance, qui le met à l’abri du péril socialiste, son aptitude si précieuse pour l’usage du self-govemment, la sévérité de mœurs qu’il a héritée des puritains de la Nouvelle-Angleterre, son sentiment de l’égalité qui a produit une répartition plus générale de la richesse, et a fait obstacle à la formation de toute classe privilégiée, son amour de l’ordre et de la loi, son patriotisme intense et sa grande confiance dans l’avenir du pays. Sans perdre ces qualités de race qui lui ont donné sa force et sa grandeur, il peut en acquérir encore d’autres, en prenant ce que l’Europe lui apporte de bon, et en rejetant le reste. Mais ce ne sera qu’après une lente assimilation que cette grande infusion de sang étranger produira ses effets, et il faudra que bien des années s’écoulent encore avant que son caractère laisse paraître de nouvelles faces. Jusqu’à présent, l’influence irlandaise est la seule qui soit palpable. C’est assurément en grande partie à l’Irlande que les Américains doivent leur vivacité, leur esprit, leur intrépidité et leurs aptitudes politiques. L’influence allemande s’est exercée sous deux formes. Les milliers de travailleurs qui ont émigré d’Allemagne n’ont introduit, du moins jusqu’à présent, dans la nation américaine, aucun trait particulièrement germain. Ils ne lui ont donné ni le sentimentalisme rêveur, ni les dispositions à la pensée métaphysique, propres à leur pays. Cette influence a été grande pourtant, mais elle fut plutôt due aux milliers d’Américains qui, chaque année, traversent l’Atlantique pour aller visiter l’Allemagne. Les universités américaines ont beaucoup emprunté à leurs rivales des bords dû Rhin ou de Bavière, et leurs bibliothèques regorgent de livres allemands.

L’influence italienne, toute récente, est encore moins appréciable. Mais si les prévisions qu’elle engage à faire se réalisent un jour, elle aura été d’un grand prix pour les États-Unis. Les adversaires si nombreux de l’émigration de l’Europe méridionale et particulièrement de l’Italie font preuve d’une étroitesse d’esprit singulière. Ils se trompent, quand ils prétendent que l’Italien est paresseux, et puis ils ne songent pas aux bienfaits que, grâce à eux, l’Amérique peut recevoir de la grande patrie des arts. Chacun sait, en effet, qu’en Italie le sentiment artistique n’appartient pas en propre à la classe instruite, mais qu’il coule dans les veines du peuple. Un gondolier de Venise saura être ému devant un coucher de soleil et un gamin des rues s’amusera à copier sur un chiffon de papier le David de Donatello sur la place de la Seigneurie. D’autre part, si les Américains, forcés de se consacrer tout entiers au développement industriel de leur pays, n’ont pas encore pu donner leur temps à l’art, il n’en sera pas toujours ainsi. Un peintre français ne se sera peut-être pas trompé en disant « que les États-Unis auraient un jour la plus belle école de peinture du monde ; que Venise commença comme l’Amérique par l’industrie et le commerce ; qu’elle eut des marchands avant d’avoir des peintres et qu’elle fut obligée d’acquérir ses richesses et sa puissance avant de pouvoir fonder une école d’art ». Si l’Américain d’aujourd’hui est voué à cette fiévreuse conquête de l’argent, ce n’est pas qu’il en ait la passion, car il aime autant à le dépenser qu’à le gagner. C’est pour lui une manière de déployer son énergie. Mais il ne restera pas toujours comme l’Anglais, un commerçant, et rien n’empêche de croire que son activité, absorbée aujourd’hui par la poursuite de la richesse, ne se tourne demain vers un autre objet, — qu’il ne devienne artiste.

La race juive, elle enfin, jouera-t-elle aussi son rôle dans la formation de son caractère ? Voilà qui est très incertain. Les États-Unis ont donné droit de cité aux juifs ; ils les respectent, reconnaissent et admirent leurs grandes qualités, mais ils s’arrêtent là. Socialement, les deux races sont fermées l’une à l’autre. Elles vivent côte à côte sans s’approcher, et elles ne se pénétreront jamais.

Quel que soit le résultat que doive donner un mélange de sangs aussi complexe, il est assurément destiné à être très heureux. Notre supériorité intellectuelle, la richesse de notre tempérament français, vient en grande partie de ce que nous avons été, à nos débuts, une agglomération de peuples. Quand les éléments qui se combinent ne sont pas trop hétérogènes, comme la race blanche et la race noire par exemple, ils forment l’ensemble le plus complet et le plus satisfaisant. Ils agissent l’un sur l’autre, et cette réaction est une cause de progrès :

« Le mélange final, a dit Spencer, de toutes les variétés alliées de la race aryenne, produira le plus puissant type d’homme qui se soit jamais vu : un type d’homme plus plastique, plus capable de s’adapter et de comprendre les modifications nécessaires au perfectionnement de la vie sociale. Je crois que, quelles que soient les difficultés qu’ils aient à surmonter, les Américains peuvent avec raison entrevoir un temps où ils auront produit une civilisation plus grande que le monde n’en a jamais vu. »


L. DELPON DE VISSEC, Revue bleue, t. 19, 1903.

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