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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 09:06

7649019748_emeutes-en-algerie-et-en-tunisie.jpgCombien ça coûte, une Révolution ? (18.01.2011)

78 morts, 94 blessés et 3 milliards de dinars. Voilà, en peu de mots, ce qu’aura coûté, à l’heure qu’il est, la révolution tunisienne.

Le cynique amalgame effectué par le ministre de l’intérieur nommé il y a quelques jours par Ben Ali entre les morts (forcément sous-estimés) et les pertes financières est repris sans sourciller par une grande partie de la presse française et étrangère, relayant ainsi les inquiétudes des investisseurs (« Tunisie, la grande angoisse des entreprises françaises »,
Le Point). Ces 3 milliards équivaudraient, si l’on en croit les calculs de l’AFP relayés par Le Figaro, à 4% du PNB national. Il est évidemment tentant de dire que les droits de l'homme ne s'achètent pas, mais les bons sentiments ne convainquent plus personne. Alors, discutons.

Le constat chiffré du ministre de l'intérieur est fondé sur deux présupposés que l’on peut examiner à la lumière de l’histoire. Le premier est d’ordre économique : les Tunisiens qui ont participé aux manifestations, aux révoltes et aux pillages sont responsables de l’effondrement de l’économie tunisienne. Le second est d’ordre politique : la Révolution est aujourd’hui terminée, puisqu’il est d’ores et déjà possible d’en faire un bilan.

Ces deux affirmations ont un air de déjà vu.

La première est une énième version des débats qui divisent les experts sur les conséquences économiques des révolutions. Pour une partie des historiens de l’économie, la période révolutionnaire aurait ainsi ruiné l’économie française et favorisé le décollage industriel de l’Angleterre, sa grande rivale, au 19e siècle. Ces thèses catastrophistes sont aujourd’hui en majorité contestées, du moins relativisées : si la Révolution a incontestablement freiné la croissance, elle a surtout hérité de la crise et des inégalités de l’Ancien Régime et s’est surtout traduite par un ralentissement de la croissance globale. De même, sous-entendre que la Révolution tunisienne est responsable de la crise économique est un comble, puisque c’est évidemment le pillage du pays par l’Etat et les clans au pouvoir qui a provoqué la Révolution tunisienne.

La seconde affirmation nous renvoie à l’obsession de nombreux hommes d’Etat de la fin du 18e siècle, de terminer la Révolution, non seulement pour briser le cycle de la violence, mais aussi pour garder le pouvoir et, parfois, éviter de rendre des comptes. Ainsi, on ne peut que comprendre le ministre de l’intérieur tunisien, membre d’un gouvernement d’ancien régime aujourd’hui contesté dans la rue, lorsqu’il tente de faire croire à une simple parenthèse, à un accident de l’histoire. Pourtant, il est encore bien trop tôt pour que M. Ahmed Friaa puisse s’imposer en Tunisie comme Bonaparte l’avait fait en 1799, après une décennie entière de Révolution, en proclamant " Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée, elle est finie ".

Les manifestations qui continuent semblent le montrer : dresser dès aujourd’hui un bilan de ce qui est en train de se produire est impossible. Dans l’histoire, contrairement à l’image romantique que l’on s’en fait, les révolutions ressemblent généralement plus à des marathons qu’à des courses de vitesse, pour le meilleur... mais aussi parfois pour le pire.

15:07 Ecrit par Guillaume Mazeau

 


 

Une révolution tunisienne (14.01.2011)

Boston, 1765. Le jeune George III d’Angleterre, despote considéré comme éclairé, impose de nouvelles taxes sur les produits de base et provoque de violentes émeutes. Boston, 1770. A l’issue d’une nouvelle insurrection, les soldats tirent sur la foule. Le « massacre de Boston », aussitôt dénoncé à l’opinion par les médias patriotes, restera dans les mémoires comme la première fête nationale américaine. Cinq ans plus tard, en 1775, c’est le début d’une guerre d’indépendance qui aboutit à une des premières révolutions du monde moderne.

Au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, des émeutes de la faim, plus connues sous le nom de « Guerre des Farines », secouent tout le Bassin Parisien et contribuent de manière décisive, jusqu’en 1789, à précipiter la crise dans laquelle le royaume s’enlise depuis plusieurs années. Plus de deux cents ans plus tard, l'histoire bégaie-t-elle?

Tunisie, 17 décembre 2011. Mohamed Bouazizi, jeune vendeur ambulant dont la marchandise vient d’être saisie par la police, s’immole par le feu, bientôt imité par d’autres gens de peu. Ils deviennent aussitôt les premiers martyrs d'un peuple en Révolution. Dans les régions les plus pauvres du pays, puis dans les faubourgs de Tunis, la hausse des prix alimentaires aura là aussi réveillé la contestation sociale, puis celle du régime tout entier, révélant la souffrance d’un peuple que l'on prétendait pourtant gouverné par un régime modèle. En 1775, les émeutiers pillaient en réclamant un juste prix. En Tunisie, que l'on a décrit comme un pays de démocrates sans démocratie, les acteurs de la nouvelle "Guerre du pain", issus des classes moyennes diplômées, sont encore plus politisés ne saccagent pas à l'aveugle, mais visent en priorité les magasins appartenant à la ploutocratie, en particulier à la famille du dictateur. Par leur relative retenue, les jeunes Tunisiens démentent tous les clichés péjoratifs sur les foules révolutionnaires. Jouant le rôle de la littérature clandestine et des images prohibées de la fin du 18e siècle, internet et la cyber-résistance auront joué un rôle central dans la mobilisation populaire, la conquête de la liberté d'expression et la désacralisation du pouvoir, avant même sa chute.

Le départ de Ben Ali serait une nouvelle prise de la Bastille, disent certains. Les références à la Révolution française relèvent pourtant d'un néocolonialisme réducteur et dangereux. Le 14 janvier 2011 n'est pas un nouveau 14 juillet 1789. Cette révolution est tunisienne et non un avatar de la Révolution française. Le contexte est très différent: la mondialisation, le rôle de l'armée, des femmes, des classes moyennes, les logiques postcoloniales et l'ombre de l'islamisme font de la Révolution tunisienne un évènement sans pareil, même s'il présente certains mécanismes communs à d'autres révolutions.

Un pauvre vendeur de fruits et légumes aura donc fait chuter Ben Ali et la date du 14 janvier 2011 restera dans l’histoire comme celle de la « Révolution du Jasmin », gagnée dans le sang… et, c'est le propre des révolutions, aussitôt rongée par le doute.

23:12 Ecrit par Guillaume Mazeau

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