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Commémorations : en finir avec la repentance

Johann Michel professeur de science politique à l’université de Poitiers et à l’IEP de Paris, chercheur à l’institut Marcel-Mauss (EHESS).

Le rapport sur «la modernisation des commémorations publiques», modifie en profondeur les politiques de la mémoire en France. Ses principales conclusions exaucent le vœu de Nicolas Sarkozy : en finir avec la repentance et la reconnaissance victimaire. Présidée par l’historien André Kaspi, la commission chargée de cette modernisation propose donc de sortir du cycle des politiques mémorielles entamé sous le second septennat de François Mitterrand et poursuivi sous l’ère Chirac.

Ainsi le 3 février 1993, un décret présidentiel instituait une journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites commises sous l’autorité du gouvernement de Vichy. Jacques Chirac, dans son discours du 16 juillet 1995, reconnaissait pour la première fois la responsabilité de l’Etat français, commettant l’irréparable, dans la déportation des Juifs de France. Et, le 21 mai 2001, la loi Taubira reconnaissait la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité et adoptait une journée nationale de commémoration de l’abolition de l’esclavage.

Le rapport Kaspi propose - au nom de la lutte contre l’inflation mémorielle - de faire passer le nombre de commémorations nationales de douze à trois dates emblématiques : «Le 11Novembre pour commémorer les morts du passé et du présent, le 8 Mai pour rappeler la victoire sur le nazisme et la barbarie, le 14 Juillet qui exalte les valeurs de la révolution française.» La commission réactive le régime mémoriel officiel de l’unité nationale qui honore les héros et les morts pour la patrie (anciens combattants de la Grande Guerre et de la Seconde Guerre mondiale, résistants, combattants des guerres d’Algérie et d’Indochine). Tandis que les politiques mémorielles de reconnaissance victimaire commémorent les morts et les persécutés par la faute de la patrie ou de l’Etat. Alors que le 11 Novembre, le 8 Mai et le 14 Juillet font figure de moments fondateurs de l’unité nationale, les politiques victimaires de la mémoire sont accusées de fragmenter l’identité nationale.

Parmi les «conflits de mémoires» - notamment au sujet de la France de Vichy et de la décolonisation - le rapport prend clairement position en faveur des groupes dont les revendications mémorielles épousent la cause de l’unité nationale. On peut parler, dans une certaine mesure, d’une revanche de la mémoire procoloniale sur la mémoire anticoloniale, d’une revanche de la mémoire de la Résistance sur la mémoire de la Shoah, d’une revanche de la mémoire de la colonisation sur celle de la décolonisation.

Nul hasard dans cette orientation générale : parmi les associations consultées par la commission on trouve, à une écrasante majorité, des associations d’anciens combattants et de résistants. Sont, en comparaison, faiblement représentées les associations porteuses d’une mémoire victimaire impliquant repentance de l’Etat, à l’exception de la Fondation pour la mémoire de la Shoah ou de l’association les Oublié(e)s de la mémoire (qui défend la cause de la déportation des homosexuels). Les lobbies mémoriels anticolonialistes ne sont pratiquement pas représentés. Reléguées au second plan depuis les années 70, les associations de résistants retrouvent une nouvelle visibilité. Peut-on dire pour autant que le régime mémoriel de la repentance et de la reconnaissance victimaire a disparu des propositions émanant de la commission Kaspi ?

Non, mais ce régime est marginalisé à la faveur de trois dispositifs. Le premier consiste dans la dilution de commémorations victimaires dans le cadre d’une journée commémorative d’unité nationale : «La commission souhaite que toutes les commémorations de la Seconde Guerre mondiale soient réunies le 8 Mai», sans accorder donc une journée commémorative spécifique au souvenir de la déportation raciale, de la déportation des homosexuels. Le second dispositif tient dans la «dénationalisation» et dans la «décentralisation» des politiques mémorielles à dominante victimaire (mais pas seulement) qui pourraient être prises en charge par les collectivités locales ou par des groupes privés. Le troisième dispositif vise à internationaliser les commémorations. C’est le cas de la Shoah. Dans le calendrier que propose la commission, «la déportation des résistants serait évoquée le 8 mai. Celle des Juifs s’inscrirait naturellement dans la journée de la Shoah, le 27 janvier. Cette commémoration internationale est destinée à déclencher une résonance mondiale, puisqu’elle a été décidée par l’Organisation des nations unies».

La volonté des rapporteurs de marginaliser le régime mémoriel de la repentance et de la victimisation a clairement pour objectif de combattre le «clientélisme ou le communautarisme mémoriel» (selon l’expression des rapporteurs) de demandes de reconnaissances mémorielles venant de groupes victimaires (les Juifs, les Tsiganes, les descendants d’esclaves, les femmes, les homosexuels…). La refondation d’une identité nationale unitaire, à l’adresse en particulier des «jeunes Français issus de l’immigration», est au cœur de ce nouveau pacte mémoriel.


Sur le site de la Documentation française, un dossier d'actualité intitulé: "

Lois mémorielles : la loi, le Parlement et l’Histoire, quel partage des rôles ?" (16-05-2006).

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