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Aux racines de l'identité nationale


LE MONDE | 06.11.09 | 13h54  •  Mis à jour le 06.11.09 | 19h29



Candidat, Nicolas Sarkozy ne cessa d'utiliser l'expression ; au lendemain de son élection, il la reprit pour baptiser un ministère ; depuis le 2 novembre, son gouvernement en fait le thème d'un "grand débat", auquel les citoyens sont invités à participer : en un peu plus de deux ans, l'"identité nationale" a envahi l'espace politique et la scène médiatique. Singulière fortune pour une notion dont l'emploi, il n'y a pas si longtemps, était inenvisageable. Et pour cause : elle n'existait pas.

Quand l'expression est-elle apparue dans la langue française ? "Seulement dans les années 1980", répond l'historienne Anne-Marie Thiesse, directrice de recherche au CNRS et auteur de La Création des identités nationales. Europe XVIIIe - XXe siècle (Seuil, 1999). Une plongée dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de France (BNF) le confirme : le premier livre dont le titre contient l'expression "identité nationale" a été publié en 1978 (un essai sur le poète chilien Pablo Neruda).

Fait révélateur : quand Fernand Braudel entreprit, à la fin de sa vie, une étude sur L'Identité de la France (parue en 1986, quelques mois après sa mort), il reconnut lui-même que l'emploi du terme ne lui avait pas été naturel : "Le mot m'a séduit, mais n'a cessé, des années durant, de me tourmenter", confiait l'historien. Nul mieux que l'écrivain péruvien Mario Vargas Llosa ne sut expliquer l'opprobre qui frappait à l'époque la référence au "national" : "Si l'on considère le sang qu'elle a fait couler au cours de l'histoire, (...) l'alibi qu'elle a offert à l'autoritarisme, au totalitarisme, au colonialisme, aux génocides religieux et ethniques, la nation me semble l'exemple privilégié d'une imagination maligne."

Aujourd'hui, Braudel se sentirait moins seul : selon la BNF, 30 livres portant dans leur titre l'expression "identité nationale" ont été publiés en France depuis 2000. Soit autant en dix ans qu'au cours des vingt années précédentes.

Si l'expression s'est répandue dans les années 1980, sa généalogie mérite toutefois d'être rappelée. "C'est aux Etats-Unis, dans les années 1960, que des sociologues comme Erving Goffman ont commencé à appliquer la notion d'identité à des groupes, explique Anne-Marie Thiesse. Les premiers à se l'approprier furent les femmes et les Noirs, c'est-à-dire des groupes victimes de discriminations pour lesquels l'affirmation d'une identité était une façon de retourner le "stigmate" qui les différenciait en en faisant un élément de fierté."

L'historienne insiste sur l'importance du sentiment de vulnérabilité qui est à l'origine des revendications identitaires : "C'est quand il se sent menacé qu'un groupe éprouve la nécessité de radicaliser sa différence par rapport aux autres, explique-t-elle. Ce n'est pas un hasard si l'expression "identité nationale" est apparue dans les années 1980, quand la France perdait son leadership et se sentait, du coup, plus vulnérable." L'époque où le Front national s'est installé dans le paysage politique, et où l'immigration est devenue un sujet porteur en période électorale.

Le thème du "déclin français", reconnaît Anne-Marie Thiesse, ne date pas des années 1980. Mais un facteur, selon elle, explique que la nation ait alors constitué une sorte de refuge identitaire : "C'est une époque où il est devenu plus difficile de mobiliser d'autres identités, comme l'identité de "classe" par exemple, touchée par le déclin du marxisme." Un sentiment commun de vulnérabilité, ajouté à une crise des idéaux collectifs de substitution : tel serait donc le terreau qui aurait permis au thème de l'"identité nationale" de prospérer dans les deux dernières décennies.

Si la notion d'identité, accolée à l'adjectif "national", est une invention récente, le sentiment national est pour sa part beaucoup plus ancien - dans le cas français, la fin du Moyen Age ayant constitué sans doute un moment inaugural, comme l'a jadis montré Colette Beaune (Naissance de la Nation France, Gallimard, 1985). Ce n'est toutefois pas avant le XIXe siècle que les nations se sont formées en tant que corps politiques adossés à une culture.

Période d'épanouissement - et de succès dans les cas italien et allemand - des grands "mouvements nationalitaires", laboratoire des nationalismes (en France, le terme est apparu dans les années 1890), le XIXe siècle est aussi celui où les nations européennes se sont inventé une "âme" ou un "génie ". Toutes, pour cela, ont "bricolé" ce que l'ethnologue Orvar Löfgren a appelé fort justement un "kit" identitaire. Une sorte de check-list dont les mêmes éléments se sont combinés un peu partout au même moment : une histoire multiséculaire, des ancêtres fondateurs (les Gaulois pour les Français, les Daces pour les Roumains, les Huns pour les Hongrois...), des héros, une langue, un folklore, une gastronomie. "Les nations se sont formées les unes par rapport aux autres à partir de procédés standardisés. La construction des identités nationales fut avant tout un phénomène transnational", explique Anne-Marie Thiesse.

A partir de ce socle commun, différentes conceptions de la nation se sont toutefois confrontées. Pendant longtemps, il fut à la mode d'opposer une "conception française" de la nation, fondée sur l'idée d'adhésion volontaire, à une "conception allemande", fondée sur l'exaltation des origines. Le contrat social contre le Volksgeist (esprit du peuple), le droit du sol contre le droit du sang, la nation révolutionnaire contre la nation romantique.

Aujourd'hui, la plupart des historiens jugent cette opposition trop simpliste. "A l'intérieur même de la France, ces deux théories ont existé, rappelle ainsi Michel Winock, professeur émérite à l'Institut d'études politiques de Paris, dont plusieurs articles sur l'idée nationale viennent d'être republiés (Le XXe siècle idéologique et politique, Perrin). Il y a un "nationalisme fermé" et un "nationalisme ouvert". Le "fermé", c'est celui de Barrès et de Maurras. C'est l'idée qu'on ne devient pas français, mais qu'on l'est parce que ses ancêtres l'étaient. C'est le culte de l'enracinement, l'accent mis sur l'hérédité, d'où la référence constante, chez Barrès, à la "terre" et aux "morts". En France, ce nationalisme-là s'est moins fondé sur la race que sur l'identité catholique, ce qui explique, autant qu'un rejet des immigrés, une tendance à vouloir démasquer les "mauvais Français" - c'est-à-dire, à la fin du XIXe siècle, les juifs et les protestants. En face, vous avez le nationalisme "ouvert", républicain, celui qui, dans le sillage de 1789, pense la nation comme le résultat de la volonté générale."

Si une phrase de Barrès résume la première conception ("Le nationalisme, c'est l'acceptation d'un déterminisme", 1902), c'est une conférence d'Ernest Renan, prononcée en 1882 à la Sorbonne, qui est souvent citée comme fondatrice de la seconde. A la question "Qu'est-ce qu'une nation ?", l'historien répondait que celle-ci ne se définissait ni par la race, ni par la langue, ni par la religion, ni par la géographie, ni même par une communauté d'intérêts. Pour lui, la nation était une "grande solidarité", constituée par "les sacrifices que l'on a faits et ceux que l'on est disposé à faire encore". Si "elle suppose un passé", elle ne se conçoit pas sans "le désir clairement exprimé de continuer la vie commune". Une formule a fait florès : "L'existence d'une nation est (...) un plébiscite de tous les jours comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie."

Cette définition volontariste de la nation - Renan parle du "désir de vivre ensemble" - repose sur l'adhésion à un certain nombre de valeurs communes. Comme le rappelle l'historien Vincent Duclert, professeur agrégé à l'Ecole des hautes études en sciences sociales et auteur de La France, une identité démocratique (Seuil, 2008), c'est à la toute fin du XIXe siècle, dans le contexte d'une République à la fois conquérante et contestée, dans ces années où le régime dut faire face à deux crises majeures (le boulangisme et l'affaire Dreyfus), que ces "principes fondamentaux" se sont cristallisés. "Dans une République qui n'avait pas véritablement de Constitution, observe l'historien, ce sont les grandes lois qui ont servi de textes fondateurs : sur la liberté de la presse (1881), sur l'école (1881-1882), sur les syndicats (1884), sur la liberté d'association (1901), sur la séparation des Eglises et de l'Etat (1905)..."

Au fil du temps, cette "identité démocratique" n'a cessé de s'enrichir : sous le Front populaire, avec les lois sur les congés payés ; à la Libération, quand les femmes ont obtenu le droit de vote et que la Sécurité sociale a été créée ; en 1981, avec l'abolition de la peine de mort... L'existence de ce "patrimoine commun de droits et de libertés", dont la liste est par définition ouverte, constitue ce que Vincent Duclert appelle donc l'identité démocratique de la France - expression qu'il préfère à celle d' identité nationale, dans la mesure où elle met l'accent sur un "projet politique" en devenir plutôt que sur une "définition essentialiste" fixée une fois pour toutes.

La combinaison d'un héritage commun et d'une espérance partagée, une définition reposant paradoxalement sur le refus d'une définition trop précise... Au Monde, qui lui demanda en 1985 s'il lui était possible de donner un contenu à la notion d'"identité de la France", Fernand Braudel répondit : "Oui, à condition qu'elle laisse place à toutes les interprétations, à toutes les interventions. (...) Il y a une identité de la France à rechercher avec les erreurs et les succès possibles, mais en dehors de toute position politique partisane." Avant de formuler cette injonction : "Je ne veux pas qu'on s'amuse avec l'identité."

 

Thomas Wieder

Article paru dans l'édition du 07.11.09

 



Jean-François Bayart, directeur de recherche au CNRS et chercheur au CERI-Sciences Po

Jean-François Bayart : "Il n'y a pas d'identité française"


LEMONDE.FR | 06.11.09 | 14h47  •  Mis à jour le 06.11.09 | 17h33



Jean-François Bayart est directeur de recherche au CNRS (SciencesPo-CERI) et président du Fonds d'analyse des sociétés politiques, auteur notamment de L'Illusion identitaire (Fayard, 1996), de Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation (Fayard, 2004) et de L'Islam républicain (Albin Michel), à paraître le 3 mars 2010.

Le débat sur l'identité nationale relancé par Eric Besson vous semble-t-il fondé, historiquement et intellectuellement ?

Jean-François Bayart : Il est dangereux de voir le pouvoir politique s'emparer ex cathedra de la définition de l'appartenance, de l'identité nationale, c'est-à-dire, simultanément, de l'exclusion du corps national. Historiquement, cela me semble non fondé pour des raisons intellectuelles. Les identités n'existent pas. Il n'y a pas d'identité française mais des processus d'identification contradictoires qui définissent la géométrie variable de l'appartenance nationale et citoyenne. La France s'est constituée de cette manière par vagues successives de mouvements humains. Car outre l'immigration, il faut aussi tenir compte dans la définition de la nation française d'un autre mouvement circulatoire : l'exode rural. "L'identité de la France", comme l'appelait Fernand Braudel, procède aussi de l'arrivée à Paris et dans d'autres grandes villes d'Auvergnats, de Bretons, etc. Ces processus complexes et d'ordre historique ne relèvent pas de la volonté et du projet politiques. Il y a dans la démarche d'Eric Besson et de Nicolas Sarkozy une espèce d'accaparement de la complexité de l'histoire française qui rappelle de biens mauvais souvenirs du point de vue de notre histoire. Quand le politique cherche à s'emparer du social, et singulièrement de l'identitaire, le totalitarisme n'est jamais loin.

Y a-t-il eu dans l'histoire contemporaine de la France des périodes où l'on soulevait cette question de l'identité nationale ? Et si oui, qu'est-ce que cela traduit ? Une période de trouble ? D'incertitude sur l'avenir ?

La période de trouble est d'autant plus tangible que la classe politique française, depuis trente ans, toutes tendances confondues et pour des raisons électorales, a flatté les sentiments de peur des Français. Cela a été conforté par la crise économique et le chômage, la déshérence d'institutions sociales centrales de la République et des banlieues. Cette inquiétude s'est trouvée accentuée par la volonté de rupture de Nicolas Sarkozy. Celle-ci remet en cause des fondamentaux du pacte social français, comme le service public, élément constitutif de l'imaginaire national français.

Les Français auraient plus confiance en eux s'ils avaient une classe politique qui leur explique les formidables transformations du pays depuis 1945. Il est injuste d'enfermer la France dans la ringardise et son incapacité à changer. Le discours obsidional face à la mondialisation ne prépare pas l'avenir. La France vit sur un paradoxe et dans la schizophrénie : comme grande puissance exportatrice, elle profite de la globalisation, mais sur le mode de l'autodéfense. Sur ce point, la classe politique française n'a jamais porté un discours mobilisateur, notamment quant à l'immigration, qui est une opportunité et une ressource de croissance. Le débat public est dans l'impasse. Depuis plus de trente ans, la législation fabrique à tour de bras des clandestins au nom de la lutte contre la clandestinité. Ce n'est pas innocent car nous savons que des pans entiers de l'économie nationale, comme le BTP, la restauration, le textile reposent sur la surexploitation des clandestins. Ce sentiment de peur a été construit, il n'a rien d'objectif. Et la France s'est installée dans le mensonge, ou en tout cas le déni de la réalité.

Si on se place du côté des défenseurs de la proposition de Besson, soulever cette question revient à s'interroger sur la place de chacun dans la nation... Comment faire entrer dans l'idée de nation des groupes humains installés en France et attachés à leur particularisme, mais qui n'ont rien à voir avec l'histoire de France ?

Il faut relativiser ce phénomène. Dans les années 1980, on lisait déjà des articles apocalyptiques sur l'impact des antennes paraboliques sur le comportement des migrants. C'est un fantasme. D'ailleurs, à propos de l'exode rural, les Aveyronnais qui ont conquis les cafés de Paris continuaient à vivre en symbiose avec leurs terres d'origine, sur lesquelles ils ont construit des maisons pour leur retraite. Il en est de même aujourd'hui à l'aune de la globalisation. On sait aussi que les phénomènes d'appartenance ne sont pas nécessairement exclusifs les uns par rapport aux autres. On peut se sentir parfaitement Français et en symbiose avec son terroir d'origine. N'oublions pas qu'hier c'étaient les Juifs que l'on accusait d'être apatrides ou d'avoir d'autres allégeances que celle de la nation. Par ailleurs, les gens ne vivent pas dans leur communauté comme des sardines dans une boîte. Les plus âgés gardent un enracinement plus grand dans leur terre d'origine. Leurs enfants sortent de chez eux et évoluent dans la société. Il y a une interaction évidente entre ces communautés, si tant est que le mot soit approprié, et le reste de la société.

Les grandes institutions sont en crise. Elles n'intègrent plus ?

Effectivement, des institutions comme l'école, le Parti communiste, l'Eglise sont en crise et il me semble normal qu'elles intègrent moins qu'avant. Il y a en revanche une institution qui se porte très bien, même si elle s'est recomposée, c'est la famille. Toutes les enquêtes de l'INED (Institut national des études démographiques) démontrent que la famille reste la grande machine d'intégration. La famille recomposée, véritable amortisseur à la crise, joue ce rôle de l'intégration. L'intégration des étrangers ne se pose pas de façon radicalement différente aujourd'hui, même si les modalités ont évolué vu le changement d'époque.

N'aurait-il pas mieux fallu poser la question : "La République aujourd'hui, qu'est-ce que c'est ? "

Effectivement. Admettons que nous restons tributaires de la IIIe République. Ce qui était frappant chez les Républicains radicaux, comme Jules Ferry et Léon Gambetta, c'était leur réalisme, leur sens des proportions et de la relativité. Ils se qualifiaient d'"opportunistes", autrement dit ils avaient le sens de l'opportunité, du possible. Cet "opportunisme" républicain n'avait strictement rien à voir avec la compromission. Dans cet esprit, ils ont accepté la Constitution de 1875, qui était un compromis avec les Orléanistes. Les "opportunistes" ont réagi de la même manière avec la paysannerie, très conservatrice. Ils ont donné du temps au temps pour l'absorber dans l'espace républicain.

Ce qui me frappe aujourd'hui, c'est que nous nous enfermons dans une fuite en avant, de faux débats, comme celui de la burqa, qui ne concerne au pire que 500 femmes – si 500 femmes menacent la République, c'est qu'elle est décidément bien malade ! Contrairement à ce que Ferry ou Gambetta recommandaient, ces différents problèmes que nous rencontrons (école, vêtements), nous les reconstruisons sous la forme d'un problème générique : celui de l'islam, qui serait insoluble dans la République. Les "opportunistes" radicaux de la IIIe République n'ont pas agi de cette manière, ils ont sérié les difficultés, les ont fragmentées, et se sont bien gardés de les ériger en un méta-problème. Mais notre classe politique nous entraîne dans le piège : toujours plus de lois, toujours plus de répression. L'affaire de Sangatte et de la "jungle" est emblématique de ce manque de pragmatisme et de sens de l'opportunité. Rien n'a été résolu.

Il faut revenir à l'esprit de nos grands républicains, non par fondamentalisme idéologique à la Chevènement ou la Finkielkraut, mais du point de vue de la sociologie historique du politique. Il faut savoir donner aux migrants le temps de se fondre dans la société française et de lui apporter leur propre contribution. La classe politique paie l'opinion de mots en fantasmant des moulins et en se précipitant contre eux pour les pourfendre.

Poser ainsi la question, n'est-ce pas aussi prendre le risque de revenir sur la conception française de la nation, à savoir politique et citoyenne, au profit d'une conception allemande de la nation, c'est-à-dire culturelle et ethnique ?

Le grand risque d'évoquer l'autochtonie, fût-ce pour en appeler à l'intégration, d'essentialiser l'identité française, c'est de dire qu'il y a des allogènes. Le génie de la République française a effectivement été le droit du sol. Il était facile de devenir Français. Le risque consisterait à voir la classe politique française et l'Etat prendre au sérieux son propre discours sur l'autochtonie. Si vous avez une législation qui facilite cette interaction entre les étrangers et les Français, vous intensifiez l'interaction mutuelle généralisée. Si par une série de mesures plus ou moins vexatoires, vous faites comprendre aux étrangers qu'ils le sont et le resteront, c'est extrêmement dangereux.

Ce danger est d'autant plus grand qu'une nation repose souvent sur l'oubli, voire le mensonge, comme le disait Renan. En France, nous n'avons jamais vraiment voulu voir que notre République est ethno-confessionnelle. Même à l'époque de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, les Français catholiques étaient un peu plus français que les autres, pourvu qu'ils ne fussent pas ultramontains. La République n'a pas eu de peine à coopter ses protestants. La République française a eu beaucoup de peine à admettre sa part juive, au point qu'elle l'a livrée à l'Holocauste lors de la seconde guerre mondiale. Et aujourd'hui nous entendons le ministre de l'intérieur parler de "prototype" de l'Arabe, pardon de l'Auvergnat ! Il y a des démons d'exclusion dans l'histoire française.

Le débat sur l'identité nationale est très mal venu parce qu'il tend à accréditer cette illusion selon laquelle il y a des identités naturelles, alors que les identités, ce sont ce que nous en faisons socialement, politiquement et empiriquement, au jour le jour. La définition de la nation appartient à la société, non à l'Etat, dont les prétentions identitaires nous conduiront inévitablement là nous savons, de par notre histoire tragique.

Mais la République n'existait plus lors de la promulgation des lois anti-juives sous Vichy, même si le président Chirac a reconnu la responsabilité de la République dans la rafle du Vel d'Hiv ?

Je croyais avoir lu au lycée que le maréchal Pétain avait reçu les pleins pouvoirs par un vote de la représentation nationale… Le discours du Vel d'Hiv de Jacques Chirac en a fini avec cette fiction de la responsabilité du seul "Etat français" dans l'Holocauste. C'est bel et bien une part de la République qui a livré ses juifs aux nazis, comme elle avait accusé Dreyfus de trahison. L'esprit républicain ne relève pas de la sainteté, il consiste en un combat politique pour que la République soit à la hauteur de ses valeurs proclamées – la lutte de l'optimiste désespéré puisque par définition un régime politique participe de l'incomplétude.

 

Propos recueillis par Gaïdz Minassian

 


 
Lire également Vincent Duclerc, Identité nationale, acte II, 6 novembre 2009.

 

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