De Gaulle contre les projets constitutionnels du Tripartisme
Le discours du 16 juin 1946 est l'un des plus importants discours du général de Gaulle. Le 20 janvier 1946, il a démissionné de la présidence du
gouvernement, notamment en raison de ses désaccords sur les institutions avec les partis politiques du tripartisme (PCF, SFIO et MRP). La déclaration du général de Gaulle à l'Assemblée constituante, le 1er janvier 1946 montre les divergences politiques profondes qui existent entre
lui et les principaux partis.
« Je me demande quelle étrange conception l'orateur [le socialiste André Philipp] se fait du Gouvernement de la République! Il nous dit : " Dans la matière grave qu'est celle des crédits de la Défense nationale, le Gouvernement considère une chose comme nécessaire L'Assemblée ne veut pas la reconnaître comme telle. Le Gouvernement n'a qu'à en prendre son parti."
Dans cet échange avec les députés, DG souligne sa conception de l'exercice de la responsabilité gouvernementale : il refuse l'idée d'un
régime parlementaire ou d'assemblée dans lequel le gouvernement est le simple exécutant des volontés parlementaires ; il affirme la nécessité d'un gouvernement responsable et doté d'une autorité
incontestée.
« Du Parlement, composé de deux Chambres et exerçant le pouvoir législatif, il va de soi que le pouvoir exécutif ne saurait procéder, sous peine d'aboutir à cette confusion des pouvoirs dans laquelle le gouvernement ne serait bientôt plus rien qu'un assemblage de délégations. Sans doute aura-t-il fallu, pendant la période transitoire où nous sommes, faire élire par l'Assemblée nationale constituante le président du gouvernement provisoire, puisque, sur la table rase, il n'y avait aucun autre procédé acceptable de désignation. Mais il ne peut y avoir là qu'une disposition du moment. En vérité, l'unité, la cohésion, la discipline intérieure du gouvernement de la France doivent être des choses sacrées, sous peine de voir rapidement la direction même du pays impuissante et disqualifiée. Or, comment cette unité, cette cohésion, cette discipline, seraient elles maintenues à la longue, si le pouvoir exécutif émanait de l'autre pouvoir, auquel il doit faire équilibre, et si chacun des membres du gouvernement, lequel est collectivement responsable devant la représentation nationale tout entière, n'était, à son poste, que le mandataire d'un parti ?C'est donc du chef de l'État, placé au dessus des partis, élu par un collège qui englobe le Parlement mais beaucoup plus large et composé de manière à faire de lui le président de l'Union française en même temps que celui de la République, que doit procéder le pouvoir exécutif. Au chef de l'État la charge d'accorder l'intérêt général quant au choix des hommes avec l'orientation qui se dégage du Parlement. A lui la mission de nommer les ministres et, d'abord, bien entendu, le Premier, qui devra diriger la politique et le travail du gouvernement. Au chef de l'État la fonction de promulguer les lois et de prendre les décrets, car c'est envers l'État tout entier que ceux-ci et celles-là engagent les citoyens. A lui la tâche de présider les Conseils du gouvernement et d'y exercer cette influence de la continuité dont une nation ne se passe pas. A lui l'attribution de servir d'arbitre au dessus des contingences politiques, soit normalement par le Conseil, soit, dans les moments de grave confusion, en invitant le pays à faire connaître par des élections sa décision souveraine. A lui, s'il devait arriver que la patrie fût en péril, le devoir d'être le garant de I'Indépendance nationale et des traités conclus par la France. »
Commentaire:
« Du Parlement, composé de deux Chambres et exerçant le pouvoir législatif, il va de soi que le pouvoir exécutif ne saurait procéder, sous peine d'aboutir à cette confusion des pouvoirs dans laquelle le gouvernement ne serait bientôt
plus rien qu'un assemblage de délégations"
DG refuse
la prééminence du pouvoir législatif sur le pouvoir executif. Contrairement aux conceptions des principaux partis (PC, SFIO et MRP), le pouvoir exécutif nedoit pas procéder du pouvoir
législatif. Il refuse donc l'instituer un régime parlementaire pur.
"C'est donc du chef de l'État, placé au dessus des partis, élu par un collège qui englobe le Parlement mais beaucoup plus
large et composé de manière à faire de lui le président de l'Union française en même temps que celui de la République, que doit procéder le pouvoir exécutif."
Pour DG, il est
nécessaire de créer une fonction présidentielle forte. Son mode de désignation doit lui donner une autorité et un légitimité incontestables et ne procédant pas uniquement du Parlement. C'est ce
président qui doit incarner et diriger le pouvoir exécutif. [A cette date, DG n'évoque pas la désignation du président au suffrage universel direct. Ce n'est qu'en 1962 qu'il proposera
cette réforme]
"Au chef de l'État la charge d'accorder l'intérêt général quant au choix des hommes avec l'orientation qui se dégage du
Parlement. A lui la mission de nommer les ministres et, d'abord, bien entendu, le Premier, qui devra diriger la politique et le travail du gouvernement."
Le
président de la République, dotée d'une autorité et d'une légitimité incontestées, doit nommer le 1er ministre et les ministres. Ensuite, le Parlement peut donner son avis (vote de
confiance).L'autorité du gouvernement ne procéde plus du Parlement.
"Au chef de l'État la fonction de promulguer les lois et de prendre les décrets, car c'est envers l'État tout entier que
ceux-ci et celles-là engagent les citoyens."
Le Président doit détenir les pouvoirs de promulgation des lois [rendre effective une loi] et de prise des décrets [texte législatif
applicable sans vote du Parlement].
"A lui la tâche de présider les Conseils du gouvernement et d'y exercer cette influence de la continuité dont une nation
ne se passe pas."
Le Président doit présider les Conseils des ministres, donc, d'une certaine manière, intervenir et controler dans le fonctionnement du gouvernement.
"A lui l'attribution de servir d'arbitre au dessus des contingences
politiques"
Le président doit se situer au-dessus de la vie politique quaotidienne
afin de jouer le rôle d'arbitre.
Au total, le discours de Bayeux dresse les contours d'une consitution très différente de cette d'octobre 1946. DG préconise un pouvoir exécutif fort et fondé sur la fonction
présidentielle.