Si le constat de l'impasse de l'agriculture productiviste est dressé, l'agriculture de demain n'en est, elle, qu'à ses balbutiements. Dans les laboratoires, les chercheurs dessinent
ce qu'ils appellent l'agriculture à haute performance environnementale, qui consiste à modifier les techniques de production en combinant économie, écologie et social. Un colloque de l'Institut
national de la recherche agronomique (INRA), mardi 24 février au Salon de l'agriculture de Paris, a permis d'illustrer ce qui devrait changer dans les champs et les étables. Une nouvelle
"révolution verte" est en cours. Partout dans le monde, la relation à l'agronomie change, constate l'INRA. "Nous réenrichissons la bibliothèque des outils utilisables", résume Marion Guillou, sa
présidente.
Associer ou faire tourner les cultures.
Faire pousser dans un même champ deux cultures, qu'on mélange dans le semoir, peut avoir plusieurs avantages. En associant au blé une légumineuse (pois protéagineux, féverole, etc.), qui fixe
l'azote de l'air, il est possible de réduire l'apport en engrais azoté. Le dispositif permet de baisser les émissions de gaz à effet de serre et l'utilisation d'énergie fossile. Il aide aussi les
deux plantes à mieux résister aux maladies. On évite ou on limite le recours aux pesticides, ce qui autorise également la rotation des cultures dans un champ d'une année sur l'autre. L'effet est
le même en faisant pousser des haies au bord des vergers, car les insectes prédateurs qu'elles abritent s'attaquent aux pucerons. En grandes cultures, les chercheurs étudient aussi la piste qui
consiste à retarder les semis pour réduire l'utilisation des herbicides. En viticulture, on couvre déjà le sol d'herbe dans le même but. Dans toutes ces expériences, la productivité n'est pas
forcément amoindrie. Mais les paysages, eux, évoluent.
Changer l'alimentation des vaches.
Un des principaux problèmes de l'élevage, ce sont ses émissions de gaz à effet de serre, notamment du fait de l'appareil digestif des bovins, producteur de méthane. Il se forme pendant la
fermentation microbienne des aliments dans la panse. Le gaz est rejeté dans l'atmosphère par éructation. La voie la plus rapide pour diminuer ces émissions consiste à modifier l'alimentation des
vaches, par exemple en ajoutant du lin dans les rations. La sélection génétique en est une autre, ou encore le transfert dans la panse de la flore bactérienne d'un autre herbivore émettant moins
de méthane, le kangourou ! Mais le procédé est complexe, et il faudra des années pour savoir s'il peut être appliqué.
Rendre autonomes les exploitations.
Avant la mécanisation et la chimie de synthèse, les fermes fonctionnaient en circuit quasi fermé. Les boeufs tiraient la charrue et étaient nourris par la production du paysan. Aujourd'hui, les
pistes sont multiples pour gagner en autonomie. Ne pas labourer permet de réduire la consommation de carburant puisque le tracteur passe moins dans les champs, et les moutons peuvent servir de
désherbant en période d'interculture. On pourrait aussi limiter les achats d'alimentation animale en faisant au maximum pâturer les bêtes. Mieux, on pourrait grouper les vêlages en fin d'hiver
pour avoir le gros du bétail à nourrir en mai, lors du pic de production d'herbe. Mais les chercheurs ont constaté que cette idée pose des problèmes d'organisation de la reproduction. Enfin, les
déchets des exploitations seront de plus en plus optimisés. En témoigne ce tracteur commercialisé en Autriche qui fonctionne au gaz extrait de lisier et autres déjections animales. Toutes ces
pistes ne s'appliqueront pas qu'aux pays riches, mais à l'agriculture industrielle en général, car dans les pays du Sud aussi la monoculture s'est installée et l'intensification a fait des
dégâts, par exemple dans les bananeraies. Néanmoins, pour les petits paysans qui n'utilisent pas de produits chimiques, les recherches en cours (sur la rotation des cultures à laquelle ils
n'avaient pas renoncé, etc.) pourraient aussi améliorer la productivité. Faut-il en conclure que l'agriculture de demain sera celle du passé ? Pas vraiment, mais elle s'en inspire. Il s'agit
plutôt d'un mélange de redécouvertes et d'innovations. "Il y a certes des choses que nous avons eu tort d'oublier. Mais nous n'associons plus les mêmes cultures et nous savons mieux choisir les
variétés à mélanger", explique Jean-Marc Meynard, chef du département Sciences pour l'action et le développement à l'INRA. Deux interrogations demeurent. Celle du temps qu'il faudra aux
chercheurs pour proposer des solutions applicables à grande échelle, alors que les agriculteurs sont prêts à changer dès maintenant de pratiques si la rentabilité est assurée. Et celle du prix
des matières premières agricoles, car, si une légère perte de rendement importe peu lorsque les cours sont bas, il en va tout autrement quand ils flambent. Les agriculteurs pourraient alors de
nouveau être tentés d'intensifier leur production grâce aux produits chimiques.
Laetitia Clavreul
LE MONDE. Article paru dans l'édition du 26.02.09