Le gaullisme est un courant politique
fondamental dans l'histoire de la France contemporaine car il a fortement marqué les institutions et la vie politique au travers de la Constitution de 1958 modifiée en 1962. Si la France est un
des rares pays dans le monde qui accorde autant de pouvoirs à un Président élu au suffrage universel direct, c'est parce que le général De Gaulle l'a voulu.
Ce courant, bien que complexe, s'inscrit dans une tradition politique qui remonte au XIXe siècle. Il représente en effet la famille bonapartiste de la droite selon la typologie
établie par l'historien René Rémond (les deux autres familles de la droite sont représentées par la droite « orléaniste » ou libérale et la droite « légitimiste » ou
réactionnaire)[1].
Document 1 : Texte d'une affiche du RPF* à l'occasion des élections législatives de
1951.
POUR LA FRANCE
POUR LA REPUBLIQUE
J'EN APPELLE A VOUS
FRANÇAISES, FRANÇAIS
"La route de la France longe l'abîme. Mais ses
guides chancellent à chaque pas. C'est assez ! Pour conduire la nation, il faut un Etat juste et fort.
A l'intérieur se déploie l'entreprise communiste. Or le
régime des partis est impuissant à la liquider. En état de crise permanente, il ne fait rien pour réformer la condition ouvrière dont l'injustice peuple le camp séparatiste. Il ne peut endiguer
l'inflation qui crée l'abus, la misère. Il laisse les agents des Soviets préparer chez nous l'invasion. Pour que la France retrouve son âme, il faut refaire l'unité
nationale.
A
l'extérieur, se dresse la menace soviétique. Mais notre défense nationale est, comme le reste, à l'abandon. Il en est de même de l'unité de l'Europe libre. Devant cette inconsistance, nos alliés
atlantiques n'envisagent pas, en cas d'invasion, de couvrir efficacement le territoire du vieux continent. (...)
Ainsi, la nation risque d'être, un jour, envahie par ses
adversaires, dominée par ses alliés, démolie par tout le monde. Il faut mettre la France debout !
Mais voici qu'en dépit des retards et des truquages, le
peuple va parler. Trois systèmes s'offrent à lui.
D'un côté : les communistes. Ceux-là veulent trancher les problèmes en jetant la France aux
Soviets.
D'un autre
côté : les partis. Ceux-là veulent conserver le régime qui brûle les cartes de la France.
Entre ces deux extrêmes : la masse des français qui se rassemblent pour le salut. Ceux-là veulent libérer la République, pour qu'elle mette nos affaires en ordre et
rende au pays sa chance.
J'en appelle à vous tous, Français, Françaises ! Aujourd'hui devant la menace, comme hier dans le drame de la guerre, il faut pour le salut de la France, le RASSEMBLEMENT DU PEUPLE
FRANÇAIS !"
Charles de GAULLE
Source : Archives nationales, 78 AJ 28
*RPF : Rassemblement du peuple français, parti créé par le général de Gaulle en
1947.
Ce texte date de la
campagne élections législatives de 1951. Les gaullistes font campagne par l'intermédiaire du Rassemblement du peuple français, parti créé par le général de Gaulle en 1947. Le mode
de scrutin joue un rôle important dans cette campagne. Il s'agit de la loi sur les apparentements, votée en juin 1951 et qui pérennise le poids politique de la "troisième force". Elle regroupe
les partis de la gauche (SFIO, sans les communistes) et du MRP et des modérés. Le RPF créé par le général De Gaulle en 1947 obtient 118 sièges. Dans ce texte, le général s'oppose à cette alliance
politique, mais aussi à la IVème République, véritable menace intérieure. Cette affiche reprend le ton du discours de Bayeux (16 juin 1946). Le pouvoir exécutif doit être fort et séparé de celui de l'assemblée. Le général s'oppose au "régime des partis", qualifié de "régime séparatiste". L'autre
menace, c'est le communisme, grande force politique de l'après-guerre (plus de 150 sièges en 1946).
Document 2 : Affiche en faveur du "oui" au projet de Constitution de
1958
Cette affiche émanant d'un comité de soutien au général, appelle au "oui" à la question posée par voie référendaire en juin 1958. Le système des partis est accusé, puisqu'une Marianne libérée de ses chaînes, soutenue par l'ombre du héros de la résistance, semble soutenir le candidat. Enfin, le "système des partis" est associé à la ruine, à la division. C'est le problème algérien qui a permis au général de revenir au pouvoir (13 mai 1958). L'affiche présente clairement le général comme une solution à la crise qui risque de dégénérer en guerre civile.
"Doter la France d'institutions politiques qui permettent la continuité de vues et d'action, mettre fin à la guerre d'Algérie, réintégrer dans l'unité nationale les millions de Français longtemps traités de "séparatistes", replacer la France au rang des grandes puissances mondiales, tels furent entre autres les grands desseins du général de Gaulle devenu chef de l'Etat. Même si les conditions de son accès au pouvoir prêtaient à de graves critiques, de tels projets offraient peu de prise à la contestation. Dans un premier temps, Françaises et Français ne se firent guère prier pour donner les ratifications ou les blancs-seings [accords sans réserves] qui leur étaient demandés."
Source : Le Monde, 14 mars 1967, article signé Sirius (pseudonyme d'Hubert Beuve-Méry, directeur du journal Le Monde)
Document 4 : Résultats des référendums (1958-1969)
| En % des suffrages exprimés | Oui | Non |
| Septembre 1958 : approbation de la Constitution | 79.25% | 20.75% |
| Mars 1961 : approbation du principe de l’autodétermination de l’Algérie | 75.25 % |
24.75 % |
| Avril 1962 : approbation des accords d’Evian | 90.70 % |
9.30 % |
| Octobre 1962 : approbation de la modification de la Constitution sur le mode d’élection du président de la République | 61.75 % | 38.25 % |
| Avril 1969 : rejet du projet de loi sur la régionalisation et la réforme du Sénat | 47.59 % | 52.41 % |
Ce tableau présente les différents référendums de la période gaullienne et permet d'évaluer les grandes priorités
de son programme : mettre un terme à la guerre d'Algérie, réformes constitutionnelles.
L'évolution est nette : le soutien à son programme est total au début de son "règne" et décline avec le référendum de 1962 sur l'élection au suffrage direct du président. Le principe d'un
exécutif fort fut combattu, très contesté par ses adversaires (F.Mitterrand notamment dans Le Coup d'état permanent paru en 1964). La victoire est incontestable (62 % de oui),
mais la dissolution de l'Assemblée et la coalition de tous les autres partis en une vaste coalition a fragilisé le consensus qui prévalait jusqu'alors. L'opposition est organisée, et dans un
contexte de contestation généralisée en 1968 (crise universitaire, sociale puis politique avec le projet de réforme du Sénat et la régionalisation), le général démissionne après le "non" exprimé
par 52 % des Français.
Document 5 : De Gaulle et le gaullisme, selon François Mitterrand
Question : En 1971, vous écriviez à propos de De Gaulle : "Il était plus important pour ce qu'il était que pour ce qu'il faisait". Qu'entendiez-vous par
là ?
Réponse de F. Mitterrand : "Comme dans tout jugement lapidaire [jugement sans nuances], il contient
une part d'injustice. De Gaulle était aussi grand par ses actes. Sur beaucoup de plans, il a été conservateur, très conservateur. (...) Sur le plan des libertés, la Ve
République gaulliste s'est caractérisée par l'arbitraire : saisie de journaux, affaires de censure, pressions policières. Sur le plan international, De Gaulle n'a pas saisi, à mes yeux,
l'évolution du monde contemporain et l'intérêt de la France. Il était hostile à l'Europe (...)".
Question : Alors, que garderiez-vous du gaullisme ?
Réponse de F. Mitterrand : "Ce que la
nature des chose et le verdict de l'histoire me conduisent à garder comme des acquis précieux pour la France. Son rôle pendant la guerre, cette idée que rien n'est jamais perdu, le 18 juin et la
suite appartiennent à l'histoire... Sa prescience diplomatique, militaire et nucléaire... Les institutions - qu'on les approuve ou pas , et donc la fondation d'un nouveau régime. Ce sont là
des actes majeurs".
Source : François Mitterrand, Mémoires Interrompus, entretiens avec Georges-Marc Benamou, Editions Odile Jacob, 1996
Ce texte est un extraits d'un entretien entre le président socialiste (F. Mitterrand) et un analyste politique, daté de 1996, c'est à dire à la fin du deuxième septennat de F. Mitterrand, qui s'est achevé sur une cohabitation avec Jacques Chirac (RP, nouvelle mouture du RPF fondé par de Gaulle). Mitterrand fut à la fois un adversaire farouche de de Gaulle, l'ayant mis en ballottage aux élections présidentielles de 1965 et un admirateur du modèle politique incarné par de Gaulle.
De Gaulle un « homme providentiel »
De Gaulle est d'abord l'homme de l'Appel du 18 juin, l'ancien chef de la résistance puis du gouvernement provisoire de la
République restaurée en 1944.
[DOC. 1, Le thème de l'invasion et de la menace intérieure que font peser les communistes. Il apparaît comme un libérateur ; DOC. 2 : de Gaulle les bras levés, rappel de la libération
de Paris].
Il a bénéficié d'une large popularité auprès des Français. Son autorité repose en grande partie sur un lien direct entre le chef et le
peuple passant au-dessus des corps intermédiaires (élection du chef de l'État au suffrage universel direct, recours fréquent au référendum). Il a su transcender les partis politiques et
mobiliser lors des référendums un électorat beaucoup plus large que l'électorat gaulliste, y compris dans la mouvance communiste, et après l'échec du référendum de 1969, il a démissionné de son
plein gré . [DOC. 2 : son ombre suffit à l'identifier ; DOC. 3 : le "blanc-seing" du et sa traduction en terme de "oui" massif jusqu'en 1968 ; DOC. 5 : il "est"
avant tout l'incarnation du courage politique]
A plusieurs reprises De Gaulle s'est imposé comme l'homme de la situation (1940, 1958) après son retour au pouvoir
en 1958, il met fin à la guerre d'Algérie et dote la France d'institutions stables.
[DOC. 4 : son ombre surplombe Marianne, il se pose en guide, comme l'alternative à la crise algérienne]
Opposant à la IVème République et fondateur de la Vème
République
Le gaullisme prétend développer une politique et social original autour de 2 refus :
- le refus du libéralisme économique classique au profit d'une économie orientée par l'État
en vue d'un développement volontariste (la planification, l'aménagement du territoire, les grands projets publics, le keynésianisme. etc.).
- le double refus du capitalisme (exploitation d'une classe par l'autre) et des socialismes révolutionnaires (lutte des classes) au profit d'une « troisième voie » sociale.
Au-delà d'une protection sociale avancée, la participation (aux bénéfices, aux décisions, à la propriété de l'entreprise), aussi appelée l'association capital-travail, doit
réconcilier les Français entre eux et aboutir à la fois à la justice et à l'efficacité.
Pour De Gaulle, les institutions stables doivent être au service de la grandeur de la France. De Gaulle affirme
l'indépendance de la France, refusant la « vassalisation » à des organismes supranationaux (ONU, Communauté européenne, OTAN), à des superpuissances (États-Unis) ou aux
puissances économiques et financières. Cette idée s'applique à toutes les nations, entités culturelles façonnées par l'histoire et rempart des peuples contre les impérialismes (voir les discours
sur le Québec libre, sur la guerre du Viêtnam (discours de Phnom Penh), etc.).
[DOC. 3 et 5 : règlement de la guerre d'Algérie, le programme nucléaire, la France sort de l'OTAN et s'oppose à l'entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE]
Sources:
Serge Berstein, Le
gaullisme, La Documentation photographique, n° 8050, La Documentation française, 2006.
Michel Winock, « 1965 : un président élu au suffrage universel ! », L'Histoire, 12/2005,
n°304.
Michel Winock, « De Gaulle et les Français », L'Histoire,
02/1998, n°1.
Jean-Pierre Rioux » De Gaulle l'inclassable », L'Histoire, 01/2002, n°14.
[1] . La Droite en France de 1815 à nos jours,1954. Réédité en 1982 pour une 4ème édition sous le titre Les Droites en France.