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18 septembre 2012 2 18 /09 /septembre /2012 21:40

1758209 3 744f des-traders-signalent-des-offres-sur-le-maisLa spéculation coupable de la flambée des prix des aliments ?

Le Monde.fr | 13.09.2012 à 15h36 • Mis à jour le 14.09.2012 à 08h40

Par Angela Bolis

 

 

"La situation régnant sur les marchés alimentaires mondiaux (...) a suscité la crainte de voir se reproduire la crise alimentaire de 2007-2008." C'est en ces termes que trois agences des Nations unies – la FAO, le PAM et le FIDA – lançaient, début septembre, un appel à l'action internationale pour faire face à la hausse des prix des produits les plus indispensables : les aliments.

En juillet, l'indice FAO des prix alimentaires mondiaux avait en effet grimpé de 6 %, porté par la flambée des cours du blé, du maïs et du soja. En cause, une sécheresse historique qui a suscité la crainte de mauvaises récoltes dans de grands pays producteurs – aux Etats-Unis et dans l'Est de l'Europe jusqu'à laRussie.

Même si cette année, le pic des prix est loin de rivaliser avec celui de 2008 – quand l'indice FAO avait grimpé en un an de 50 %, et même de 87 % pour les céréales, provoquant une vague d'émeutes de la faim –, force est de constaterque leur courbe dessine une inexorable tendance à la hausse depuis l'an 2000. Et, surtout, qu'ils sont de plus en plus instables : d'après un rapport de la FAO sur la sécurité alimentaire (PDF), ils fluctuent aujourd'hui deux fois plus que dans les années 1990-2005. Une tendance qui n'est pas prête de s'inverser : "Toutes les projections de la FAO aboutissent à la conclusion que les prix agricoles vontrester élevés et connaître une grande volatilité dans les dix années à venir",expliquait, fin août dans Le Monde, José Graziano da Silva, directeur général de la FAO.  

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  • La responsabilité de la spéculation financière en débat

Pourquoi cette escalade des prix des denrées alimentaires ? La première cause généralement avancée renvoie aux fondamentaux de l'économie, et au jeu d'équilibre entre l'offre et la demande. Soit d'un côté, une offre minée par le manque d'investissement dans l'agriculture, par la conversion croissante de cultures alimentaires en cultures destinées aux agrocarburants, ou encore par le réchauffement climatique – températures plus élevées et sécheresses à répétition réduisant les rendements. De l'autre côté, une demande qui gonfle à mesure que la population mondiale croît – bientôt 9 milliards d'humains, en 2050 – et diversifie son régime alimentaire.

Bien d'autres facteurs entrent en jeu dans la formation des prix alimentaires – mesures protectionnistes des Etats, hausse des cours du pétrole, etc. Mais l'un d'eux est de plus en plus pointé du doigt, même s'il reste sujet à controverses : la spéculation financièreIl y a un an, alors que s'ouvrait en France un G20 qui avait fait de la question agricole sa priorité, Olivier de Schutter, rapporteur spécial de l'ONU sur le droit à l'alimentation, mentionnait la régulation des marchés agricoles comme la première des cinq priorités pour renforcer la sécurité alimentaire"L'impact de la spéculation financière sur la flambée des prix alimentaires est désormais largement reconnu, et ce phénomène doit être contrôlé au plus vite", assénait-il. Nicolas Sarkozy partait, lui aussi, en croisade contre la "financiarisation" des marchés, et pointait du doigt des spéculateurs qui peuvent échanger, chaque année, "46 fois la production annuelle mondiale de blé"et "24 fois celle du maïs"

Toutefois, même si la courbe des placements financiers dans les marchés agricoles coïncide avec celle de la hausse des prix, difficile de démontrer un lien de cause à effet entre les deux. D'autant que certains économistes et investisseurs financiers contestent la responsabilité de la spéculation. C'est le cas par exemple d'Eugen Weinberg, chef analyste des matières premières chez Commerzbank, la deuxième banque d'Allemagne. Comme d'autres instituts outre-Rhin, Commerzbank a récemment renoncé à investir dans des fonds agricoles et à proposer ce type de produits à ses clients, "parce que les médias et la classepolitique pensent actuellement que cela contribue à la hausse des prix. Même si nous ne sommes pas de cet avis, pour des questions d'image, nous ne voulons pas que nos produits soient assimilés à de la spéculation", expliquait-il en août à l'Agence France Presse.

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  • Qui spécule sur les marchés agricoles ?

Tout d'abord, il y a spéculation et spéculation. Si l'on se fie au sens premier du terme spéculer – du latin speculareobserverguetter –, les acteurs de la filière agricole spéculent depuis la nuit des temps. Selon Alessandro Stanziani, historien de l'économie à l'EHESS et au CNRS, on retrouve la trace de marchés à terme agricoles dès le XVe siècle. Pour les agriculteurs, il s'agit de vendre une partie de leur récolte en avance, afin de se couvrir des risques liés aux fluctuations des prix. Ainsi "au Brésil, les agriculteurs sont en train de semer, et ont déjà vendu 50 % de leur production", explique Renaud de Kerpoisson, agriculteur et fondateur de l'entreprise de conseil Offre et demande agricole

En France aussi, de plus en plus d'agriculteurs ont les yeux rivés sur les cours de leurs produits afin de fixer leurs prix, et même de choisir les cultures qu'ils sèmeront. "Le marché nous dit que la tonne de blé vaudra 232 € en novembre 2013, et la tonne de colza 475 € en août prochain. Si un agriculteur veut faire de la marge, il a donc intérêt à cultiver plutôt du colza", développe Renaud de Kerpoisson. Ainsi, même si le cours du colza chute, l'agriculteur s'assure de livrersa récolte au prix fixé en avance, plus élevé donc. S'il augmente, par contre, c'est l'acheteur qui y gagnera. Mais dans tous les cas, le producteur gagnera en sécurité et en prévisibilité. 

Au-delà de ces prévisions – ou spéculations – des acteurs agricoles, d'autres intermédiaires jouent sur les cours pour tenter d'en tirer profit. Selon Alessandro Stanziani, on parle, dès le XVIIe siècle en France, de marchands qui accaparent tout le blé sur le marché, créent une rareté artificielle et font ainsi monter les prix.Un tournant a lieu au XIXe siècle, quand voient le jour les premiers marchés virtuels, où des acteurs multiples et transnationaux s'échangent des produits agricoles standardisés. Comme, par exemple, le "blé tendre rouge d'hiver", qui se négocie à la bourse de Chicago, la première place mondiale des matières premières agricoles, fondée en 1848.

Autre tournant : la libéralisation des marchés au milieu des années 1980 – une dérégulation qui s'achève, aux Etats-Unis, avec la loi de modernisation des contrats à terme sur les matières premières, en l'an 2000. Se développent, en parallèle, des produits dérivés de gré à gré (OTC), désormais exemptés de toute supervision et limitations, ainsi que des indices, qui permettent d'investirfacilement dans des "paniers" de différentes matières premières – notamment leGoldman Sachs Commodity Index (S&P GSCI), créé en 1991.    

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Cet environnement propice ouvre la voie, sur les marchés agricoles, à de nouveaux investisseurs : banques, fonds de placement, caisses de retraites, hedge funds, fonds indiciels, investisseurs institutionnels... Autant d'acteurs qui voient dans le blé, le soja ou le maïs de simples actifs financiers, et ne se préoccupent guère des biens physiques, qui ne passeront de toute façon jamais entre leurs mains. La vocation prudentielle des contrats à terme laisse place alors à une "prise de risque à des fins de gain", selon les termes d'un rapport d'étape(PDF) rédigé par Jean-Pierre Jouyet, président de l'Autorité des marchés financiersChristian de Boissieu, président du Conseil d'analyse économique, etSerge Guillon, contrôleur général économique et financier.        

  • Pourquoi les marchés agricoles ont-ils tant de succès ? 

Dès lors, les chiffres témoignent d'eux-mêmes du pouvoir d'attraction des marchés des produits dérivés agricoles auprès des investisseurs financiers. Les produits de gré à gré, négociés directement entre vendeurs et acheteurs – plus opaques, moins standardisés, moins coûteux – voient par exemple leurs encours multipliés par six entre 2001 et 2008, selon la Banque des règlements internationaux. L'argent investi dans les indices de matières premières gonfle, de 15 milliards de dollars en 2003 à 200 milliards de dollars en 2008, selon une enquête du Sénat américain (PDF). Enfin, "seuls 2 % des contrats à terme portant sur des matières premières aboutissent désormais effectivement à la livraison d'une marchandise. Les 98 % restants sont revendus par les spéculateurs avant leur date d'expiration"relève, dans Le Monde diplomatiqueJean Ziegler, rapporteur spécial auprès de l'ONU sur le droit à l'alimentation.   

Pourquoi tant de succès, donc ? Dans son rapport sur la spéculation sur les matières premières alimentaires et la flambée des prix (PDF), Olivier de Schutter explique que les investisseurs financiers ont accouru sur ce marché quand d'autres déclinaient : "Celui d'Internet a disparu à la fin de l'année 2001, celui des actions peu après, et le marché immobilier américain en août 2007. A mesure que chaque bulle éclatait, les grands investisseurs institutionnels migraient vers un autre marché habituellement considéré, à chaque fois, comme plus stable que le précédent." Bref, pour le rapporteur de l'ONU, les matières premières agricoles sont comparables à "d'autres valeurs refuges, comme l'or"

Plus sûrs, le blé ou le soja sont aussi financièrement intéressants – ils l'étaient même, en plein pic des prix début 2008, davantage que le pétrole, les actions ou les obligations d'Etat, comme l'illustre ce graphique réalisé par le Sénat français :

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Les spéculateurs affectionnent aussi les placements sur les marchés agricoles car ils leur permettent de diversifier leur portefeuille, et de se prémunir contre d'éventuelles crises sur les autres marchés. Car l'idée circule, dans le monde de la finance, que "les cours des matières premières augmentent quand celui des actions chutent, et inversement", explique l'ONG Foodwatch dans son rapport "Les spéculateurs de la faim" (PDF). 

  • Quel impact de la spéculation sur les marchés agricoles ?

Les investisseurs sont indispensables à la bonne marche des marchés agricoles : ils leur fournissent en effet de la liquidité, de sorte que "des vendeurs de céréales trouvent des acheteurs même quand les transformateurs n'achètent pas, et vice versa. De cette manière, les spéculateurs assumaient une partie du risque pour ceux qui négociaient les biens physiques. Les bénéfices qu'ils tiraient de ces activités étaient donc une sorte de prime en échange de la garantie des prix offerte aux producteurs et aux transformateurs à travers le commerce de futures[contrats à terme]", explique Foodwatch.

A petite échelle, les échanges sur les marchés à terme agricoles auront aussi pour effet de lisser les cours, estime Renaud de Kerpoisson. "Si le prix du colza est élevé, de nombreux producteurs vont se mettre à en vendre, et donc fairebaisser son cours. Il deviendra donc moins attractif que celui du blé, et ainsi de suite." Mais même pour les acteurs de la filière agricole, tout est une question de dose : ainsi, rappelle Olivier de Schutter, lors de la famine du Bengale, qui a fait 3 millions de morts en 1943, ce sont les marchands de grains qui, anticipant une hausse des prix, ont stocké l'essentiel des marchandises. Conséquence : ils ont exacerbé le pic des prix des céréales. 

De la même manière, l'intervention massive d'investisseurs financiers capables d'accaparer une part importante d'un produit agricole peut déstabiliser des marchés qui, au passage, sont très réduits. Il en est ainsi des investisseurs qui "roulent" des positions longues, c'est-à-dire des contrats à terme qu'ils achètent quand les prix sont bas et revendent, plus chers, avant leur échéance. Selon Foodwatch, "les quelque trente gestionnaires de fonds indiciels (...) détiennent à eux seuls entre 35 et 50 % de toutes les positions longues pour les contrats de blé négociés à Chicago. Ils sont ainsi de loin les plus grands acheteurs de blé du monde." Dans un article du Guardian, c'est un gestionnaire de fonds spéculatif ,Mike Masters, qui admet lui-même que "quand des milliards de dollars de capital sont injectés dans de petits marchés comme ceux des matières premières agricoles, ça augmente inévitablement la volatilité et la hausse les prix". 

Ce pouvoir perturbateur s'illustre par des hauts faits de spéculation – comme ceux du londonien Anthony Ward, alias "chocolate finger". En 2010, le fondateur du fonds spéculatif Armajaro avait acheté près de 240 100 tonnes de cacao sur le marché du NYSE Liffe, soit 15 % des stocks mondiaux – une opération d'accaparement légale, connue sous le nom de "corner". Résultat : les cours du cacao grimpaient à des niveaux records jamais vus depuis 1977. D'après Jeune Afrique, quelques années auparavant, une opération similaire sur du cacao avait rapporté au fond quelque 60 millions de dollars de bénéfices.  

Reste cependant une question de taille, et sujette, elle aussi, à débats : le prix des cours détermine-t-il les prix "spot", à savoir des biens livrés physiquement ? Si nombre d'agriculteurs calquent aujourd'hui leurs prix sur ceux des marchés financiers, certains économistes et acteurs financiers considèrent que les deux cours ne sont pas intrinsèquement liés, arguant que la Bourse se contente d'avertir des déséquilibres à venir sur le marché physique, et de la baisse ou de la hausse des prix réels. L'enquête du Sénat américain montre ainsi que la spéculation sur le blé a bien fait augmenter les cours des contrats à terme de cette céréale, mais a aussi entraîné une déconnection entre ces cours et les prix réels. Toutefois, selon les conclusions d'une étude de l'Ifpri (International Food Policy Research Institute), "les prix spot sont généralement déduits des marchés à terme", et "les variations des prix des contrats à terme entraînent des variations des prix spots plus souvent que l'inverse". Et ce de plus en plus, à mesure que les agriculteurs cultivent la maîtrise des cours en Bourse.    

Angela Bolis

 

Spéculation et régulation, un vieux débat

Selon l'historien de l'économie Alessandro Stanziani, à la fin du XIXe siècle, la libéralisation de marchés à terme virtuels de matières premières agricoles entraînait déjà des protestations pour davantage de régulation. Une question qui se pose de nouveau aujourd'hui. Les Etats-Unis ont fait un premier pas dans ce sens avec la loi Dodd-Franck, en 2010. L'année suivante, le G20 agricole a lancé le Système d'information sur les marchés agricoles (AMIS), qui permet de coordonner les réponses des principaux pays producteurs et consommateurs de blé et de maïs. Il a également reconnu la nécessité de réguler les marchés financiers de matières premières, notamment en renforçant leur transparence et en limitant l'accès et les positions prises.  

 

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27 avril 2012 5 27 /04 /avril /2012 15:06

1692312_5_1fdf_ill-1692312-fe0b-agri_1a230e78b61efecef1f677.jpgLa course aux terres ne profite pas aux pays du Sud

LE MONDE | 27.04.2012 à 12h12

Par Gilles van Kote

Le phénomène des achats et locations de terres agricoles à grande échelle est l'objet, depuis la fin des années 2000, de débats passionnés. Le projet Land Matrix, qui rassemble cinq partenaires dont, pour la France, le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), s'est donné pour but d'y insuffler un peu de rationalité et d'approche scientifique. D'où l'ouverture, vendredi 27 avril, d'un nouveau site Internet sur lequel doit être accessible la masse de données rassemblées.

"La course à la terre est une réalité, même si elle s'est ralentie depuis son pic de 2009", constate le rapport publié à cette occasion. Les chercheurs se sont concentrés sur les transactions internationales à des fins agricoles : depuis 2000, ils en ont recensé 1 217 - en négociations ou finalisées - concernant 83,2 millions d'hectares, soit 1,7 % de la surface agricole mondiale.

Plus de la moitié de ces transactions ont pu être vérifiées auprès d'une "source fiable". Le nombre de contrats signés recensés s'élève à 403, pour une superficie totale de 26,2 millions d'hectares. En 2011, un rapport du Cirad et de l'International Land Coalition, autre partenaire du projet, avait évoqué un chiffre de 203 millions d'hectares, mais y étaient inclus les transactions impliquant des acteurs nationaux ainsi que les achats et locations de terres à des fins autres qu'agricoles (mines, tourisme, agroforesterie, etc.).

ACCAPAREMENT DES TERRES

Le projet Land Matrix se base sur toutes les mentions de transactions foncières, généralement relevées dans les médias ou sur Internet, et entreprend de les vérifier, notamment en faisant appel à des partenaires locaux. "Bien que basées sur une méthodologie solide, les données inclues dans le Land Matrix doivent être traitées avec précaution", préviennent les auteurs du rapport, qui estiment que "certains pays peuvent être concernés par un grand nombre de transactions simplement parce qu'ils font preuve d'une plus grande transparence" que d'autres.

Par ailleurs, certains contrats ne font l'objet d'aucune publicité, alors que d'autres sont annulés, comme celui qui aurait dû permettre, en 2008, à la firme sud-coréenne Daewoo d'exploiter 1,3 million d'hectares de terres à Madagascar.

Le phénomène d'accaparement des terres, ainsi que le qualifient ses détracteurs, s'est accéléré à la fin des années 2000, avec la hausse des prix alimentaires. Il touche l'Afrique (62 % des transactions), l'Asie du Sud-Est (plus de cinq millions d'hectares ont fait l'objet de transactions vérifiées aux Philippines, ce qui en fait le pays du monde le plus concerné) et - à un degré moindre - l'Amérique latine.

Les principaux investisseurs sont les pays émergents, emmenés par la Chine, ceux du golfe Persique, qui cherchent à assurer leur sécurité alimentaire, ainsi que les pays anglo-saxons. Le rapport basé sur Land Matrix montre que l'exportation des cultures est l'objectif de la majorité des projets, et dans un peu moins de la moitié de ces cas, à destination du pays d'origine de l'investisseur.

CULTURES NON ALIMENTAIRES

Les auteurs relèvent également que les entreprises privées sont les principales bénéficiaires des transactions, et qu'environ un quart de celles-ci concernent des cultures non alimentaires, majoritairement destinées à produire des biocarburants. Ils notent que les investisseurs s'intéressent particulièrement à des pays pauvres où la propriété foncière est mal garantie.

"Très peu de projets semblent avoir engagé les consultations adéquates avec les communautés locales", estiment-ils, ajoutant que, bien souvent, les autorités locales se révèlent incapables de préserver les intérêts des habitants. Ils admettent cependant n'avoir eu connaissance que d'un nombre limité de projets ayant donné lieu à des "évictions substantielles" de populations.

Le rapport relève que "près de la moitié des transactions concernent des zones déjà cultivées" et s'inscrit en faux contre l'idée que ces investissements permettraient d'exploiter des terres en friche. Il note que ces projets sont particulièrement gourmands en eau et ponctionneront donc les ressources des pays-cibles. "On ne sait pas grand-chose des effets à court et à long terme de ces investissements", reconnaissent les auteurs du document.

Gilles van Kote

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 16:57

Chaque année, la planète perd l'équivalent de l'Italie en surfaces cultivées

 Jusqu'à 30 millions d'hectares de surfaces cultivées, soit l'équivalent de la superficie de l'Italie, sont perdus chaque année du fait de la dégradation de l'environnement, de l'industrialisation et de l'urbanisation, a souligné jeudi 21 octobre un rapport de l'ONU. "Cette tendance a des conséquences dramatiques pour des centaines de millions d'agriculteurs, de pêcheurs ou de peuples indigènes", a noté Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l'alimentation, lors de la présentation de son rapport (consultable en français et en PDF).

"Aujourd'hui, 500 millions de petits agriculteurs souffrent de la faim car leur droit à la terre est attaqué, a-t-il souligné. Alors que les populations rurales augmentent et que la concurrence avec les grandes entités industrielles croît, les parcelles cultivées par les petits exploitants diminuent année après année. Les agriculteurs sont souvent rejetés vers des sols qui sont arides, montagneux ou sans irrigation."

Le rapport de M. Schutter souligne que la combinaison entre la dégradation de l'environnement, l'urbanisation et les acquisitions de grandes surfaces par des investisseurs étrangers constitue "un cocktail explosif". A l'échelle de la planète, "5 à 10 millions d'hectares de terres agricoles sont perdus chaque année du fait d'une dégradation sévère [de l'environnement] et 19,5 millions de plus sont perdus du fait de l'industrialisation et de l'urbanisation", a expliqué M. Schutter. La pression des très grands exploitants agricoles a accentué ce phénomène. "Chaque année, des investisseurs expriment leur intérêt dans l'acquisition de plus de 40 millions d'hectares de terres arables. (…) Ces développements ont un impact énorme sur les petits exploitants, les peuples indigènes, les bergers et les pêcheurs qui dépendent de l'accès à la terre et à l'eau pour leur existence."

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13 décembre 2009 7 13 /12 /décembre /2009 17:10

Et si, au lieu de chercher à augmenter la production agricole pour nourrir le monde, les hommes commençaient par cesser de gaspiller la nourriture ? Une étude, parue dans la revue scientifique PLOS One de novembre, démontre que, chaque année, 40 % de l'alimentation disponible aux Etats-Unis est jetée. Ce gâchis entraîne la dilapidation d'un quart de l'eau douce consommée annuellement dans le pays (utilisée pour produire ces aliments) et de l'équivalent en énergie de 300 millions de barils de pétrole par an. Ces données confirment des estimations antérieures du gaspillage alimentaire dans les pays développés, évalué de 30 % à 40 % des denrées.
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Le phénomène touche également les pays en développement. Les chiffres sont discutés, mais les pertes atteindraient entre 10 % et 60 % des récoltes, en fonction des produits agricoles. "La pensée dominante veut que pour répondre au doublement de la demande alimentaire dans les décennies à venir, il faut augmenter la production, affirme Jan Lundqvist, directeur du comité scientifique du Stockholm International Water Institute (SIWI). Il serait plus rationnel de chercher d'abord à réduire le gaspillage. Celui-ci conduit à une dilapidation de ressources qui se font de plus en plus rares, notamment l'eau."

Pour aboutir à leur estimation du gaspillage outre-Atlantique, des physiologistes de l'Institut national de la santé américain ont calculé la différence entre les quantités de nourriture disponibles dans le pays et la consommation des habitants, estimée à partir de l'évolution de leur poids moyen.

Résultat : en 1970, chaque Américain absorbait en moyenne 2 100 calories par jour, tandis que la nourriture disponible par personne équivalait à 3 000 calories. Aujourd'hui, ces chiffres atteignent respectivement 2 300 et 3 800 calories. Dans l'intervalle, le poids moyen a augmenté de 10 kg. "La différence entre les deux chiffres correspond aux quantités jetées, explique Kevin Hall, responsable de l'étude. Elles s'élevaient à un peu moins de 30 % de l'alimentation disponible en 1970, contre 40 % aujourd'hui."

Dans les pays riches, l'essentiel des pertes a lieu "en bout de chaîne". La distribution rejette une partie des produits en fonction de critères esthétiques, et applique des marges de sécurité importantes sur les dates limites de consommation. Mais des pertes considérables ont également lieu dans la restauration collective et... dans les cuisines des particuliers.

Une étude détaillée du contenu des poubelles en Grande-Bretagne, parue en novembre 2009, estime que 25 % des aliments achetés par les ménages sont jetés. On trouve dans les détritus, par ordre d'importance, des légumes frais et des salades, des boissons, des fruits, des produits de boulangerie, de la viande et du poisson... Selon WRAP (Waste and resources action programme), l'organisme public qui a mené l'enquête, l'essentiel de ce gaspillage est évitable : soit les aliments n'ont pas été consommés à temps, soit ils ont été préparés en trop grande quantité. Ils représentent l'équivalent de 13 milliards d'euros par an (soit 530 euros par ménage et par an), et 2,4 % des émissions de gaz à effet de serre du pays.

Dans les pays en développement, on ne parle pas de gaspillage, mais de pertes, et les raisons en sont très différentes. "Elles sont dues à de mauvaises conditions de récolte, de transport, de stockage, et à une formation insuffisante sur les méthodes de conservation des aliments", explique Stepanka Gallatova à l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). Assez limitées pour les céréales, elles peuvent atteindre des volumes considérables pour les denrées périssables. Elles s'amplifient avec l'urbanisation : plus les lieux de consommation s'éloignent des lieux de production, plus la chaîne d'approvisionnement se complexifie et les risques de pertes augmentent.

Si le sujet est de plus en plus mis en avant par les chercheurs et des institutions spécialisées, il n'est pas à l'agenda des politiques prioritaires d'une grande majorité d'Etats. Dans les pays pauvres, la réduction des pertes serait cependant moins coûteuse que l'augmentation de la productivité agricole, selon Mme Gallatova. Elle estime toutefois que, "depuis la crise alimentaire (de 2008), le thème commence à susciter de l'intérêt parmi les pays en développement".

Mais le sujet est complexe. "Il faut se méfier des solutions "magiques", affirme Michel Griffon, agronome, directeur général adjoint de l'Agence nationale de la recherche (ANR). De très nombreux acteurs sont impliqués dans la chaîne alimentaire. La réduction des pertes demande la mise en place de stratégies très sophistiquées." En outre, si autant d'intervenants s'intéressent aux moyens d'accroître la production, et aussi peu à la réduction du gaspillage, c'est aussi parce que ce dernier représente un marché nettement moins attractif.

Parmi les pays développés qui ont fait de la fourniture d'alimentation à bas prix la pierre angulaire de leur politique, seule la Grande-Bretagne mène une politique de sensibilisation au gaspillage, en insistant sur les ressources dépensées et les déchets émis en pure perte : eau, énergie, engrais, pesticides, émissions de gaz à effet de serre (CO2 et méthane dans les décharges)... "Peu de gens se rendent compte qu'ils jettent autant, et peu savent que la production alimentaire consomme autant de ressources, affirme M. Lundqvist. Il est pourtant utile de faire le lien. Et cela peut permettre aux gens de faire des économies." "Le gaspillage est lié à l'importance que les gens accordent à la nourriture, estime M. Griffon. Les ménages y consacrent aujourd'hui 15 % de leur budget, contre 40 % il y a soixante ans. Il existe cependant un risque de raréfaction de la nourriture au niveau planétaire dans les décennies à venir, donc de remontée des prix, qui pourrait mécaniquement réduire le gaspillage." Selon l'agronome, les Etats devraient cependant sans attendre se saisir du sujet, et lancer contre le gaspillage alimentaire "des politiques comparables à celles menées en faveur des économies d'énergie".

 

Gaëlle Dupont

LE MONDE | 11.12.09 | 15h10  •  Mis à jour le 11.12.09 | 19h55

 

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22 juin 2009 1 22 /06 /juin /2009 12:59

Les experts les appellent désormais les "trois F". "F" pour "fuel", "food" et "financial", trois facteurs dont l'impact, en se superposant, a abouti à fragiliser encore davantage les ménages les plus pauvres. Alors que depuis des mois, l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) prévenait que la crise économique aurait, après l'envolée des prix alimentaires et celle du pétrole, des conséquences sur la sous-alimentation, elle précise aujourd'hui l'ampleur de ce phénomène: environ 100 millions de personnes supplémentaires seront touchées par la faim cette année.

Selon ses estimations, publiées vendredi 19 juin avec deux autres agences de l'ONU, le Programme alimentaire mondial (PAM) et le Fonds international pour le développement agricole (FIDA), la sous-alimentation atteindra un niveau record en 2009, 1,02 milliard d'être humains (+11 % par rapport à 2008), passant ainsi, pour la première fois, le cap redouté de 1 milliard. En 2005, ils étaient autour de 870 millions à souffrir de la faim. Selon ces trois institutions, la crise efface peu à peu les progrès accomplis ces dernières années en matière de lutte contre la faim.

Pour la FAO, "la récente aggravation de la faim dans le monde n'est pas le résultat de mauvaises récoltes au niveau mondial, [mais de] la crise économique qui a provoqué baisse des revenus et pertes d'emplois", ce qui a réduit l'accès des pauvres à la nourriture. Il y a six mois, l'agence avait estimé le nombre de victimes de la faim en 2008 en forte hausse, à 963 millions de personnes, puis l'avait révisé à la baisse (915 millions), du fait de la production mondiale record de céréales. Désormais, ses évaluations repartent à la hausse, et la crise économique est considérée comme la principale menace.

Ses multiples conséquences pèsent déjà sur les populations : baisses des exportations qui laissent des travailleurs sans emploi; licenciements dans l'industrie des mines ou le tourisme; recul des transferts d'argent des membres des familles partis gagner leur vie à l'étranger; retour dans les campagnes des travailleurs des villes ou hors des frontières, comme c'est beaucoup le cas en Asie du Sud actuellement.

Pour de nombreuses familles, de surcroît, la crise économique, qui réduit le revenu disponible, s'ajoute à des prix alimentaires élevés. Si les cours mondiaux des céréales ont chuté, localement, ils ont baissé moins rapidement, et restent supérieurs de 24 % à ce qu'ils étaient en 2006. Ce cumul inquiète: "Avec la crise alimentaire, les familles les plus vulnérables ont déjà épuisé les mécanismes de défense qu'elles mettent en branle en cas de difficultés économiques", explique Kostas Stamoulis, de la FAO.

"UN DÉRAPAGE ABRUPT"

Le PAM vient de développer un indice de choc économique et alimentaire, et a identifié quarantepays qui seront les plus touchés par la crise économique. Une étude qu'il a réalisée dans cinq pays (Arménie, Bangladesh, Ghana, Zambie et Nicaragua) montre des réponses des ménages assez similaires : réduction du nombre de repas, report sur des denrées moins chères mais moins nutritives (privation de viande, par exemple), vente du bétail, emprunts, déscolarisation des enfants... "Les plus sévèrement frappés ne sont pas nécessairement les plus démunis des pauvres, mais une nouvelle catégorie qui doit faire face à un dérapage abrupt dans la misère", indique l'agence de l'ONU.

"Les gens que nous suivons - les plus vulnérables - ne sont pas touchés directement par la crise financière, mais ils subiront le contre-coup des difficultés des classes moyennes qui, si elles souffrent, les aideront moins", explique pour sa part Ludovic Bourbé, directeur technique d'Action contre la faim. Au Tchad, raconte-t-il, son organisation humanitaire a constaté que certaines femmes recevaient moins fréquemment des versements des hommes partis travailler ailleurs, ou de plus petits montants.

S'il juge encore difficile de quantifier l'impact de la crise économique, il reconnaît que les licenciements ou le retour au pays de salariés qui pouvaient faire vivre jusqu'à dix personnes sont alarmants. "Avec la crise financière, les bailleurs de fonds ont tendance à limiter l'aide aux pays en développement, alors que c'est maintenant qu'ils en ont plus que jamais besoin", souligne M. Bourbé.

A la veille du sommet du G8, en Italie début juillet, où la sécurité alimentaire fera partie des sujets évoqués, la FAO rappelle à nouveau qu'il faut relancer l'investissement en agriculture. Car si la crise économique a fait oublier cet impératif, son impact sur les plus pauvres, souvent paysans, le rend pourtant encore plus nécessaire.

 

Laetitia Clavreul

LE MONDE | 19.06.09 | 14h19  •  Mis à jour le 19.06.09 | 14h22

 

Infographie

Faim dans le monde : plus d'un milliard de personnes touchées

LEMONDE.FR | 19.06.09 | 17h27  •  Mis à jour le 21.06.09 | 08h12

 

A lire également sur le site du Monde: En Inde, la distribution de riz gangrenée par la corruption.

 


 Programme Alimentaire Mondial (PAM) de l'ONU

 

1,02 milliard de personnes sous-alimentées. Un sixième de l'humanité souffre de la faim, un chiffre jamais atteint.
 

Deux minutes pour mieux connaître...l'Alimentation Scolaire

L'alimentation scolaire est un important vecteur de protection sociale pour les enfants. Actuellement, le PAM fournit des repas scolaires à 22 millions d'enfants en moyenne, dont environ la moitié sont des filles, dans 70 pays, pour une valeur totale de 460 millions de dollars.


Lutter contre la faim dans le monde


Impact de la hausse des prix de l'alimentation

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9 juin 2009 2 09 /06 /juin /2009 19:05

Disponibilités alimentaires en amélioration04-06-2009

Mais de nouveaux chocs ne sont pas exclus

On s'attend cette année à une récolte céréalière record

4 juin 2009, Rome - Avec la prévision cette année d'une deuxième bonne récolte céréalière et la reconstitution des stocks, les disponibilités alimentaires mondiales apparaissent moins vulnérables aux chocs qu'elles ne l'étaient durant la crise alimentaire de l'an dernier, indique la FAO dans son dernier rapport Perspectives de l'alimentation publié aujourd'hui, tout en précisant qu'il subsiste néanmoins des dangers potentiels.

 

 


 

 

Ces matières premières agricoles qui valent de l'or

[ 22/10/07  - 11H35   - actualisé à 15:43:00  ]

 

Depuis un an, les cours des matières premières agricoles - blé, riz, soja, lait, maïs - flambent. Croissance démographique et économique forte, changement d'habitudes alimentaires, essor des biocarburants et aléas climatiques : une multitude de facteurs tirent les prix vers le haut.  Une enquête en cinq volets.     

 



La Russie veut redevenir le "grenier à blé" du monde

LE MONDE | 05.06.09 | 15h57  •  Mis à jour le 05.06.09 | 15h57

 

La grande Russie agricole est de retour. En tout cas, elle veut en donner l'impression en affichant de grandes ambitions sur le marché du blé. Moscou veut profiter, samedi 6 et dimanche 7 juin, du Forum mondial céréalier de Saint-Pétersbourg. En présence de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), de ministres et d'acteurs du marché, la Russie entend jouer à nouveau un rôle prépondérant dans la sécurité alimentaire mondiale.

"Tous les pays de la mer Noire ont un potentiel énorme, et la crise alimentaire a augmenté leurs opportunités de croissance", explique Abdolreza Abbassian, économiste à la FAO. De fait, la Russie et ses deux voisins, l'Ukraine et le Kazakhstan, où les terres cultivées avant la "transition économique" (l'éclatement de l'Union soviétique) sont disponibles en quantité, sont en passe de redevenir le "grenier à blé" du monde. Ils sont revenus en force depuis deux ans sur le marché, abreuvant l'Afrique du Nord, le Moyen-Orient ou encore l'Asie et l'Amérique du Sud.

Sur la campagne commerciale qui s'achève, ces trois pays représentent plus de 25 % des exportations mondiales, avec 33 millions de tonnes. "Ils comptent parmi les principaux exportateurs mondiaux, comme il y a vingt ans, avant la chute de l'URSS", explique M. Abbassian.

"A l'origine était le blé", rappelle le président russe Dmitri Medvedev dans une lettre abondamment diffusée sur le Net à la veille du forum. Pour le numéro un russe, ardent défenseur de la diversification d'une économie trop dépendante des hydrocarbures, il s'agit d'encourager la Russie à renouer avec sa vocation agricole. "La consommation de céréales au niveau mondial doit augmenter de 30 % à 40%", rappelle M. Medvedev qui estime que, dans ce contexte, la Russie a une carte à jouer.

Pays de "tchernoziom", cette terre noire grasse et fertile, elle a toujours produit du blé, avec plus ou moins de bonheur. Toujours à la traîne, l'agriculture reste marquée par soixante-dix ans de collectivisation et de planification. Pour se développer, elle veut attirer les investisseurs étrangers. Mais ceux-ci devront jouer des coudes. En mars, le président a créé sur oukaze la Compagnie céréalière unifiée (OZK). Détenue à 25 % par l'Etat, elle est vouée à devenir la centrale d'achat et d'exportation des céréales russes. On s'attend à bientôt la voir répondre aux appels d'offres des pays importateurs. Les traders de céréales, comme Bunge, Cargill ou Louis Dreyfus, présents en Russie, craignent de se voir écartés d'un juteux marché.

Aussi, avant le forum, Moscou a indiqué vouloir profiter de cette rencontre pour étudier la création d'un pool céréalier des pays de la mer Noire, un "premier pas" vers le lancement d'une organisation mondiale, sorte d'OPEP des céréales. L'idée n'est pas jugée réaliste. "La ressource en pétrole se contrôle facilement, car les producteurs sont peu nombreux. Le blé, en revanche, quasiment tous les pays peuvent en cultiver", explique Xavier Rousselin, du service des marchés de l'office public FranceAgriMer.

La création d'un pool des pays de la mer Noire, elle, paraît pertinente. Elle permettrait de stabiliser les exports et de gagner la confiance du marché, car pour l'heure, ce sont l'irrégularité des flux et le peu de traçabilité qui qualifient ces blés.

"Commercialement, l'idée n'est pas aberrante, mais vu la situation géopolitique, sa mise en application serait compliquée", explique Pierre Begoc, du cabinet de conseil Agritel, présent en Ukraine. Pour former un conglomérat avec les autres gros producteurs, l'Ukraine au premier plan, il faudrait que les relations avec sa voisine soient plus apaisées. C'est loin d'être le cas, la Russie n'ayant de cesse de la menacer d'une nouvelle "guerre du gaz". Pour Moscou, un rapprochement permettrait pourtant de pallier un handicap : sa faible façade maritime sur la mer Noire, puisqu'elle a perdu l'accès à ses principaux ports, situés en Ukraine.

La Russie veut parallèlement multiplier ses livraisons vers l'Asie, et pour cela, encourage la production en Sibérie, où le taux d'occupation des terres est faible. Elle ferait alors concurrence aux blés australiens, canadiens et américains. Mais les Européens craignent une concurrence accrue dans le bassin méditerranéen, et en particulier sur le marché égyptien, premier importateur mondial.

 

Laetitia Clavreul et Marie Jégo (à Moscou)

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17 avril 2009 5 17 /04 /avril /2009 23:08

Il fut un temps où le royaume saoudien, en dépit de conditions naturelles défavorables, avait fait de l'autosuffisance alimentaire une cause nationale. En l'espace de trois décennies, entre 1971 et 2000, grâce à une politique d'irrigation soutenue par les fonds publics, la surface agricole utile était ainsi passée de 0,4 à 1,6 million d'hectares, les terres cultivables étant concentrées dans les provinces du Haïl et du Qassim, au nord de Riyad, et dans celles du Sud-Ouest, Jizan et Najran.

Cette politique ne fut pas sans succès : selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), en 1995, la production de blé (2,5 millions de tonnes) dépassait largement la consommation intérieure (1,8 million de tonnes). "Le royaume était exportateur en blé, mais avec un coût de production quatre fois supérieur aux cours mondiaux", dit Zaher al-Mounajjed, un consultant.

Le gouffre financier creusé par ces pratiques agricoles et les dégâts entraînés par le pompage des nappes phréatiques fossiles du pays ont conduit à une remise en question de ce modèle. La crise alimentaire du printemps 2008 lui a porté un coup fatal."Dans un contexte de tensions sur les marchés des matières premières, les stocks stratégiques constitués à cette période par l'Iran et les achats spéculatifs ont entraîné une flambée des prix qui a touché l'aliment de base en Arabie saoudite : le riz", explique un expert européen de l'économie saoudienne.

Les conséquences sociales de cette hausse, malgré la politique de subventions en vigueur pour les aliments de base, ont conduit les autorités à réfléchir à une autre formule pour assurer la sécurité alimentaire du pays le plus peuplé de la péninsule (25 millions d'habitants). Parallèlement à la hausse des subventions pour le riz, à partir de décembre 2007, l'Arabie a choisi de renoncer à certaines productions agricoles, à commencer par le blé. En janvier 2008, le gouvernement a décidé de baisser de 12,5 % la production nationale. D'ici la fin de l'année 2015, le royaume dépendra entièrement des importations pour cette céréale.

PROSPECTIONS AU SOUDAN

Mais le pays n'a pas renoncé pour autant à son vieux rêve : les achats de terres à l'étranger s'inscrivent en droite ligne dans la recherche d'une autosuffisance désormais délocalisée. Cette volonté s'est traduite, en 2008, par l'initiative du roi Abdallah pour les investissements saoudiens à l'étranger. Les autorités ont décidé d'épauler financièrement et politiquement les entrepreneurs privés intéressés. Un fonds de 600 millions de dollars (458 millions d'euros) a été constitué et porté, en avril, à 800 millions (611 millions d'euros). Il pourrait encore grossir.

Les groupes agroalimentaires saoudiens ont commencé leurs prospections sous l'égide des ministères du commerce et de l'agriculture. Certains se sont tournés vers l'Afrique, compte tenu de sa proximité avec le royaume. C'est notamment le cas d'une entreprise du Haïl, Hadco, qui, après avoir arrêté la production de blé, loue des milliers d'hectares au Soudan (son objectif est d'en cultiver 40 000). Cette société est aussi à la recherche d'opportunités en Turquie.

Le groupe Ben Laden, spécialisé dans les travaux publics, s'est engagé en Asie à la tête d'un consortium, espérant, à terme, gérer 500 000 hectares de rizières en Indonésie, dans le cadre d'un projet agricole de 1,6 million d'hectares comprenant la production d'agrocarburant. "C'est une diversification habile, car elle permet de jouer sur l'image de l'intérêt général", estime l'expert européen.

En janvier, le premier riz "saoudien" produit à l'étranger a été présenté au roi Abdallah. Le consommateur saoudien ne goûte pas la différence. En dépit du renversement de conjoncture, il continue à payer son alimentation à un prix élevé, correspondant au niveau en vigueur pour les achats massifs effectués en 2008 afin de prévenir toute crise alimentaire.

 Gilles Paris


Article paru dans l'édition du 18.04.09

LE MONDE | 17.04.09 | 17h07 • Mis à jour le 17.04.09 | 20h13

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17 avril 2009 5 17 /04 /avril /2009 23:05

Malé est comme un lourd plateau urbain posé à fleur d'océan Indien. Les vagues viennent mourir en gerbes d'écume sur la ceinture de blocs de béton qui entoure cette île d'à peine deux kilomètres carrés. Soixante-dix mille personnes s'y entassent. Pour l'heure, cette barrière artificielle tient bon. Elle a réussi à protéger la capitale de ce singulier Etat des Maldives, archipel aux vingt-six atolls et aux 1 200 îles dont les écrins de corail occupent une place de choix dans les catalogues du tourisme mondial. Mais pour combien de temps encore ?

"Ne soyons pas naïfs et préparons-nous au scénario du pire"

"C'est pour nous une question de survie"

Voilà plus de deux décennies que l'archipel vit au rythme d'inquiétants phénomènes "exceptionnels". Il y eut d'abord le raz-de-marée de 1987, qui inonda une partie de Malé et causa un choc profond dans la population. Puis le phénomène climatique El Niño, qui provoqua, en 1998, un blanchissement massif des coraux : 90 % de ceux situés à moins de 15 mètres de profondeur périrent. Enfin, le tsunami de décembre 2004 frappa sévèrement l'archipel, détruisant deux îles, imposant l'évacuation de six autres, et le déplacement de près de 4 000 personnes (sur 280 000 habitants).

ANGOISSE EXISTENTIELLE

"Les événements extrêmes tendent à provoquer de plus en plus de dégâts, ce n'est pas tant la montée des eaux que la mort des coraux", estime Thomas Leber, un expert d'un bureau d'études environnementales. Car l'acidification des océans provoquée par les émissions de gaz à effet de serre est fatale à ces organismes, déjà fragilisés par certaines pratiques de pêche, comme les captures massives de mérous, espèce qui joue un rôle capital dans l'équilibre du récif corallien. Shiham Adam, le directeur du Centre de recherche sur la mer, rappelle l'évidence : "S'il n'y a plus de coraux, il n'y a plus d'îles." On comprend mieux l'angoisse existentielle qui saisit progressivement l'archipel.", constate Shiham Adam, directeur du Centre de recherche sur la mer de Malé. La fragilité de l'archipel tient à sa configuration : pour 80 %, sa surface terrestre est située à moins d'un mètre au-dessus du niveau de la mer. Si les prédictions des experts du GIEC se révèlent exactes, une partie des atolls maldiviens n'y résistera pas., précise Amjad Abdullah, le directeur général du ministère. Le nouveau président des Maldives, Mohamed Anni Nasheed, élu en octobre 2008, a annoncé, au lendemain de son investiture, la création d'un fonds souverain destiné à acheter des terres dans les Etats voisins. Cette annonce a deux objectifs : sensibiliser la communauté internationale et, surtout, trouver une terre d'accueil pour les réfugiés climatiques que risquent de devenir un jour les Maldiviens. L'idée a soulevé un certain scepticisme au regard de l'imbroglio juridique que constitueraient de telles acquisitions foncières sur un sol étranger., avertit Mohammed Aslam, le ministre de l'environnement. Le pire, c'est l'engloutissement à venir de l'archipel sous l'effet de la montée des eaux provoquée par le réchauffement climatique. Cette angoisse taraude les dirigeants maldiviens depuis que certaines études, en particulier les travaux du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), ont commencé à tirer la sonnette d'alarme.

La menace est accrue par une autre particularité des Maldives : l'exiguïté des îlots, dont 96 % ont une superficie inférieure à un kilomètre carré. Résultat : 47 % de l'habitat est localisé à moins de 100 mètres de la côte, soit à proximité de la "ligne de front". "Nous n'avons aucun hinterland : en cas de crise, grimper aux cocotiers est notre seul recours", ironise Ahmed Abdullah Saeed, rédacteur en chef du groupe de presse Haveeru.

Des solutions à court terme existent : gagner de la terre sur la mer, par exemple. La faible profondeur des lagons permet l'extension des îlots existants, voire la création de nouvelles îles. L'industrie touristique, qui attire 600 000 visiteurs par an, ne s'en prive pas. Mais les moyens utilisés - construction de jetées en béton, extraction de sable, brèches ouvertes à l'explosif dans le récif corallien, etc. - bouleversent un écosystème déjà fragile. Ajoutés à la hausse de la température des eaux, ils accélèrent l'érosion des plages en endommageant les coraux, ces "usines" à produire du sable.

"Le problème du réchauffement climatique

 

Frédéric Bobin

 

Article paru dans l'édition du 17.04.09

 

LE MONDE | 16.04.09 | 15h34 • Mis à jour le 16.04.09 | 15h34

MALÉ ENVOYÉ SPÉCIA

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17 avril 2009 5 17 /04 /avril /2009 22:35

Ils ont des mines inquiètes. Ce matin-là, à Niono, dans le centre du Mali, des petits producteurs de riz sont réunis au siège de leur syndicat, le Sexagon. En bout de table, Lamine Fané se lance : "La politique du gouvernement est tournée vers les investisseurs étrangers. Mais nous, qu'allons-nous devenir ?" Il enchaîne : "Si on installe de grands opérateurs privés, le réseau d'eau pourra-t-il satisfaire tout le monde ?" Dans les exemples qu'il a en tête, les étrangers se portent candidats pour exploiter des milliers d'hectares, quand les paysans en cultivent trois en moyenne dans cette zone de l'Office du Niger.

Lors de la création de l'établissement public par les colons français dans les années 1930, le potentiel de la zone était estimé à 1 million d'hectares. Aujourd'hui, 80 000 seulement sont cultivés. Le gouvernement a confié à l'office la mission d'en faire exploiter 120 000 de plus d'ici à 2020. Ici, il y a de quoi rendre autosuffisant le Mali en riz, voire d'en faire une puissance exportatrice, un atout en période de crise alimentaire. Mais faute de moyens, l'Etat compte sur les capitaux étrangers pour mettre des terres en culture, et construire des routes et des canaux d'irrigation.

Les paysans ont fait l'addition : parmi les projets d'extension, ceux portés par les étrangers concernent 360 000 hectares, contre 9 000 pour ceux des petits paysans. Leur inquiétude est en outre alimentée par le gigantisme des dossiers et la crainte des expulsions. Ils citent des aménagements sur 14 000 hectares financés par le gouvernement américain en coopération avec le Mali, sous le nom de Millennium Challenge Account. Une partie des terres nouvellement irriguées sera distribuée aux autochtones. Mais le reste ?

L'octroi de 100 000 hectares à la société Malibya, liée à la famille du dirigeant libyen, le colonel Mouammar Kadhafi, fait grand bruit. "Les hectares des Libyens sont au début des canaux d'irrigation, ils seront servis en eau avant nous", regrette un paysan. "Même s'ils disent opérer dans le cadre de la coopération, nous ne comprenons pas bien quels sont les intérêts derrière tout cela", résume Mamadou Goïta, de l'ONG malienne Afrique verte.

Les producteurs redoutent aussi les intentions des Chinois de développer la canne à sucre, gourmande en eau. Ils en cultivent déjà 6 000 hectares et contrôlent la sucrerie Sukala.

Ce n'est pas l'inquiétude qui règne à l'Office du Niger, mais l'optimisme. Tous ces projets sont qualifiés par Seydou Traoré, le PDG, de "précurseurs". Le style colonial du siège, à Ségou, en impose, tout comme lui. "Tous les partenaires qui le souhaitent doivent nous aider", dit-il. Les aménagements ne se feront pas du jour au lendemain. Les Libyens, auxquels des baux de trente ans renouvelables ont été octroyés, commencent par 25 000 hectares. Seydou Traoré rallonge la liste dressée par les producteurs : un projet de culture de canne à sucre d'un groupe à capitaux américains et sud-africains, pour 15 000 hectares. Et 11 000 autres attribués à l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), où seront installés des ressortissants des huit pays membres."Je suppose que tous ceux qui viennent chercher des terres veulent exporter, mais nous pensons qu'il en reviendra un peu pour le Mali"

Le PDG est conscient que le partage de l'eau s'annonce difficile. Des dents grincent déjà. A vingt minutes de piste de Niono, de rares parcelles de riz de "contre-saison" - l'éventuelle deuxième récolte de l'année - verdissent le paysage. Pour la première fois, la redevance à acquitter auprès de l'Office pour utiliser ses canaux d'irrigation est la même que pour la récolte principale, contre 10 % du montant auparavant."C'est parce qu'ils veulent garder l'eau pour la culture de la canne à sucre des Chinois et des Américains",

Pour l'heure, les paysans espèrent que leur sort sera pris en compte. Ils voudraient, eux aussi, profiter de l'engouement qu'a suscité la flambée des cours. De plus en plus, ils se regroupent en coopératives pour vendre à meilleur prix. Ils ont applaudi l'"Initiative riz", lancée par le gouvernement en 2008, qui a subventionné les engrais à hauteur de 50 %. Mais ceux-ci ne sont pas arrivés à temps.

En amont du fleuve, à Tongorongo, village situé hors de la zone de l'Office, on a pu en revanche en profiter. Alors l'espoir renaît. Allassan Maïga, qui suit la production de 33 villages, fait le compte :

Amadou Moussa Tanapo a bénéficié en plus d'herbicides apportés par une fondation française, Farm. Il a pu cultiver cinq hectares au lieu de deux. "Je n'avais jamais assez de riz pour nourrir ma famille. Cette année, cela devrait suffire", dit-il. Il pourra même peut-être en vendre. Dans ces villages où les paysans sourient, on n'entend pas, pour l'heure, parler d'investissements étrangers.

 "Nous avons 3 500 hectares et nous n'en cultivions que 2 300. Nous sommes passés à 2 600 en 2008 et ce sera 3 050 en 2009."

suppose Faliry Boly, du Sexagon. Son syndicat s'interroge sur l'attitude future du gouvernement. Le 10 avril, un remaniement ministériel a été annoncé. L'Office du Niger va devenir un secrétariat d'Etat rattaché au premier ministre et basé à Bamako, la capitale. Faut-il s'en inquiéter ?, lâche M. Traoré. Tout juste ajoute-t-il qu'il faut s'assurer que les paysans ne deviendront pas des ouvriers agricoles. Il réclame aussi des écoles ou des dispensaires.


Laetitia Clavreul

 

Article paru dans l'édition du 16.04.09

LE MONDE | 15.04.09 | 15h28 • Mis à jour le 15.04.09 | 15h28

NIONO, SÉGOU, TONGORONGO ENVOYÉE SPÉCIALE

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17 avril 2009 5 17 /04 /avril /2009 22:14

Cet article est le premier d'une série sur la ruée vers les terres arables, qui a amené Le Monde à enquêter au Mali, aux Maldives, en Arabie saoudite et au Kazakhstan.



Pas un jour sans que de nouveaux hectares ne soient cédés. Les petites annonces de terres agricoles à vendre passent maintenant dans la presse financière internationale. Et les clients ne manquent pas. "Fin 2008, constate Jean-Yves Carfantan, auteur du Choc alimentaire mondial, ce qui nous attend demain (Albin Michel, 2009), cinq pays se distinguaient par l'importance de leurs acquisitions de terres arables à l'étranger : la Chine, la Corée du Sud, les Emirats arabes unis, le Japon et l'Arabie saoudite. Ensemble, ils disposent aujourd'hui de plus de 7,6 millions d'hectares à cultiver hors territoire national, soit l'équivalent de 5,6 fois la surface agricole utile de la Belgique." Le phénomène d'accaparement des terres n'est certes pas nouveau, remontant aux premières colonisations. Mais, de l'avis de nombreux observateurs, économistes et ONG, il s'accélère.

La flambée des cours des matières agricoles de 2007 et 2008, à l'instar de ce qui s'était passé lors de celle des années 1970, a décidé beaucoup d'investisseurs privés à se tourner vers le foncier. La chute des prix ne les a pas fait fuir. Comme le note Grain - une ONG internationale qui cherche à promouvoir la biodiversité agricole -, dans un rapport publié en octobre 2008 et intitulé "Main basse sur les terres agricoles", "avec la débâcle financière actuelle, toutes sortes d'acteurs de la finance et de l'agroalimentaire - fonds de retraite, fonds spéculatifs, etc. - ont abandonné les marchés dérivés, et considèrent que les terres agricoles sont devenues un nouvel actif stratégique".

 

Ils ne sont pas les seuls. De nombreux Etats font la même analyse, pas pour trouver des sources de plus-values, mais pour des raisons de sécurité alimentaire. "Le but est clairement de parer aux conséquences d'une stagnation de leur production intérieure provoquée, entre autres, par une urbanisation galopante et la diminution des ressources en eau", explique M. Carfantan. Les terres arables se font de plus en plus rares au Proche-Orient, par exemple. Les monarchies pétrolières investissent donc depuis trois ans dans la création d'annexes extraterritoriales. Le Qatar dispose de terres en Indonésie ; Bahreïn aux Philippines ; le Koweït en Birmanie, etc."


"DÉLOCALISATION AGRICOLE"

 

Rien d'étonnant à ce que le gouvernement chinois ait, de son côté, fait de la politique d'acquisition de terres agricoles à l'étranger l'une de ses priorités : le pays représente 40 % de la population active agricole mondiale mais ne possède que 9 % des terres arables du globe, rappelle M. Carfantan. Quant au Japon et à la Corée du Sud, ils importent déjà 60 % de leur alimentation de l'étranger.

La prospection des responsables politiques des pays du Sud s'intensifie. Fin 2008, Mouammar Kadhafi, le chef de l'Etat libyen, est venu en Ukraine pour proposer d'échanger du pétrole et du gaz contre des terres fertiles (en location). L'affaire serait en passe d'être conclue. Jeudi 16 avril, c'est une délégation jordanienne qui se rendra au Soudan pour renforcer un peu plus sa présence agricole initiée depuis dix ans déjà. Mais le mouvement concerne aussi l'Europe. Selon l'hebdomadaire La France agricole, 15 % de la surface totale de la Roumanie, soit plus de 15 millions d'hectares, seraient entre les mains de propriétaires originaires d'autres pays européens.

Cette stratégie de "délocalisation agricole" n'est pas sans conséquences. Quid des populations locales directement menacées par cette marchandisation de la terre dont elles vivent ? La planète compte aujourd'hui 2,8 milliards de paysans (sur une population totale de 6,7 milliards d'habitants) et les trois quarts des gens qui ont faim habitent dans les campagnes. Les cadastres sont souvent inexistants. Comment se fait et se fera l'indemnisation de ceux qui exploitent et vivent de la terre s'ils n'ont pas de titres de propriété ?"Les organisations de producteurs nous alertent de plus en plus sur la question de la concentration du foncier et sur les conflits entre les petits paysans et l'agrobusiness qui exploite pour exporter"

L'ONG milite pour le développement du droit d'usage - les terres restant à l'Etat -, et non pour celui du droit de propriété, qui a la faveur de la Banque mondiale. Si l'attribution de titres de propriété peut permettre de faire coexister agriculture familiale et présence d'investisseurs étrangers, Peuples solidaires "estime que les paysans n'auront pas les moyens d'acquérir des terres". Et même si on leur en attribue, "ils seront vite contraints à vendre en cas de difficultés". Selon l'ONG, le droit de propriété privilégierait donc les gros exploitants, étrangers ou non.

Autre difficulté provoquée par cette course aux terres arables : la cohabitation entre pays investisseurs et la population locale. "Regardez ce qui s'est passé à Madagascar après l'annonce de la location de 1,3 million d'hectares au groupe sud-coréen Daewoo, reprend M. Carfantan. Ce fut l'explosion. Je crois que les tensions seront inévitables où que ce soit, faisant des enclaves agricoles étrangères de véritables forteresses assiégées." A moins, analyse-t-il, que partage des récoltes et transfert de technologies soient organisés, afin de tabler sur le long terme.


Marie-Béatrice Baudet et Laetitia Clavreul


Un million de paysans chinois en Afrique en 2010
En 2006, Pékin a signé des accords de coopération agricole avec plusieurs Etats africains qui ont permis l'installation de 14 fermes expérimentales en Zambie, au Zimbabwe, en Ouganda et en Tanzanie. "On considère que d'ici à 2010, un million de paysans chinois pourraient être installés sur ces terres", explique l'économiste et consultant agricole au Brésil Jean-Yves Carfantan. Les candidats à l'expatriation sont trouvés parmi les paysans touchés par la crise actuelle.

Objectif officiel : aider les pays d'accueil à augmenter leur production grâce aux technologies chinoises : "Les variétés hybrides de riz créées par Pékin permettent d'améliorer les rendements de 60 % par rapport à la moyenne mondiale", constate M. Carfantan. Mais, selon lui, il est clair qu'une bonne partie des récoltes seront exportées vers la Chine, afin de garantir à terme l'approvisionnement du marché.


 

Article paru dans l'édition du 15.04.09

LE MONDE | 14.04.09 | 15h09 • Mis à jour le 14.04.09 | 18h34.

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